L'étape est courte. En avant! Guigne : la pluie. Une pluie torrentielle. Les bords sont marécageux et le kayak s'embourbe. Billikins, à regret, replie sa voile qui tombe comme une aile cassée. On rame sur place sans avancer. Enfin on réussit à gagner le milieu du fleuve. Le courant est brisé par des îles et des roches à fleur d'eau ; c'est un fouillis d'herbes, de bois flottés, d'icebergs en miniature. La barque tourne sur elle-même, puis elle est relancée en avant, le fleuve l'entraîne. A force de ramer, on reprend l'avantage. Les îles passées, il est prudent de reprendre la côte, mais là, un couloir de roches schisteuses se présente, où les eaux mugissent. Billy et Hurricane sautent sur les rochers. Avec peine ils se maintiennent ; les pieds glissent, la main n'a pas de point d'appui sur la surface lisse ; péniblement, mètre par mètre, les deux hommes halent le canot jusqu'à la sortie du mauvais passage. Alors, harassés, exténués, meurtris, ils ancrent l'embarcation et, sans manger, ils s'abritent au creux d'une falaise noire ; enroulés dans leur couverture, ils dorment d'un sommeil de plomb, sans s'importuner de l'averse oblique qui tombe, inlassable.
Et le lendemain, à l'aube, on recommence. Trois jours la pluie fait rage, trois jours les compagnons tenaces vont. Au midi du quatrième, un vent favorable s'élève. Billy redresse sa voile et le canot file, léger comme un martin-pêcheur.
Le soir du seizième jour, tandis que le soleil tache de pourpre Moose-hide, les voyageurs voient enfin surgir la ville.
C'est d'abord Klondyke-city, puis West-Dawson, enfin la ligne des docks, les quais où sont amarrés huit ou dix steamers, des chalands, des embarcations de toutes formes, depuis le kayak de peau des Crees, jusqu'aux canots en écorce de bouleau des Thlinkits, en passant par les très modernes canots automobiles.
Faisant contraste avec le grand silence blanc, la Ville vit d'une vie ardente ; il monte d'elle des clameurs et des cris, des chansons auxquelles se mêle la fiévreuse activité des scieries.
Ici aussi on profite de la belle saison, on travaille, on s'amuse. Les trottoirs de bois de Front-Street sont martelés par les rudes bottes des garçons qui vont aux mines ou en viennent.
Il y a foule dans les saloons qui disparaissent sous les trophées de drapeaux américains et anglais. Le violon pleure, l'accordéon gémit, le banjo s'énerve, et tous ces bruits se fondent dans un bourdonnement immense qui se perd dans le ciel que les fumées des usines salissent.
Et le fleuve traverse la ville, venant du fond des passes mystérieuses où ses eaux noires s'engouffrent en grondant pour s'en aller là-bas, à des milliers de milles, bondissant, joyeux d'être libre, après huit mois de réclusion, apportant sa vie aux quelques centaines de fourmis obstinées qui grattent la terre pour lui arracher un peu d'or.
Le Yukon passe devant la ville comme un dément furieux, méritant bien l'orgueil des Indiens, ses premiers maîtres, qui disaient fièrement aux pionniers : « Nous ne sommes pas des sauvages, nous sommes des Indiens du Yukon. »
Et comme ils connaissent bien leur fleuve, ils l'appellent « la rivière emballée ».