Entre les récifs, la résistance est plus grande, la gelée a tendu ses réseaux de roc en roc, profitant des bois flottés qui coupent le courant, et le froid, tombe, tombe.
Le steamboat se défend de toute sa puissance, les soutiers jettent des rondins de sapin dans la chaudière, la flamme les éclaire par en dessous. De leurs mains gantées, ils essuient leur front qui ruisselle.
Une fumée épaisse panache la cheminée trapue, le bois de la coque craque, les palettes battent, affolées.
Soudain, un claquement sec : une palette éclate, puis une autre, une autre encore. La roue fait un tiers de tour et s'arrête. La machine souffle, donnant tout son effort ; un demi-tour encore, puis la roue s'immobilise.
Le capitaine jure. Le mécanicien remonte. Il n'y a plus rien à tenter.
Dans le silence de la nuit polaire, le sourd travail des glaces continue, resserrant peu à peu l'étreinte autour du steamboat qui bientôt est pris comme dans un étau.
Ouaté de brumes, l'Oregon se dresse, pareil au navire fantôme du capitaine hollandais.
Pendant huit mois, il montera la garde au milieu du fleuve, attestant l'inanité de l'entêtement des hommes lorsque la nature manifeste sa volonté.
Tous les bruits se sont tus. Un paraphe de fumée s'attarde autour de la cheminée de tôle. Les cris, les appels, les jurons, l'excitation des mariniers sont tombés, rien n'existe devant la force aveugle qui dit : « Je ne veux pas, vous n'irez pas plus loin. »
Les fanaux de position piquent faiblement le brouillard de leurs yeux inutiles.