Elles coupent bientôt le cours de la rivière du Vent, traversent le lac du Couteau Jaune et franchissent la ligne imaginaire qui sépare le territoire du Yukon du territoire du Mackenzie, à la hauteur de la Rivière de la Bonne Espérance.
Là, Tempest s'arrête. Tête levée, ses yeux aperçoivent à l'horizon les cimes redoutables des Macmillan. Sa dernière aventure lui suffit, il fronce la peau de son museau, il préfère évidemment la plaine.
La route qu'il suit est à peu près celle du 65e degré. Le terrain présente peu d'aspérités, quelques ondulations sans importance.
Soudain Hurricane, peureux, s'arc-boute sur ses pattes ; les poils de son cou se hérissent, ses oreilles se collent au crâne, sa queue traîne. Dans la nuit, s'allument de courtes flammes qui vont par deux. La bête gémit doucement.
Tempest retourne sur ses pas et le mord au jarret. Le chien pleure plus fort, mais ne bouge pas. Alors, Tempest s'avance, vers les clartés redoutables, dont il a deviné la raison. Il fait vingt pas et s'arrête ; sa queue frétille, ses oreilles remuent, puis il fait des sauts sur place en ayant soin de tomber toujours la face en avant pour se garer en cas d'attaque. Une ombre se détache de la nuit. Le grand loup polaire, chef du clan, s'approche.
Les deux bêtes s'observent, se guettent. Le loup sournois tourne. Tempest, prudent, décrit un demi-cercle, puis, pour montrer ses bonnes intentions, il gratte le sol de sa patte droite et lance derrière lui la neige à la volée.
Le loup griffe aussi la terre, mais par à-coup, avec des mouvements nerveux.
Tempest fait un bond de côté ; l'autre surpris saute en arrière ; il tombe les quatre pattes écartées ; la gueule ouverte découvre la gencive, des crocs luisent.
Mais Tempest ne veut pas attaquer. L'âme primitive est en lui. S'il obéit à l'appel des hommes, il a gardé l'instinct des grands espaces libres ; il aboie, mais Gregory ne reconnaîtrait plus son aboiement : il est rauque, comme venu du fond des entrailles.
Le loup, surpris, penche la tête et répond ; un dialogue s'engage ; on s'explique, on se reconnaît, on est de la même lignée l'un et l'autre, on est des amis ; alors, doucement, mufle à mufle, les deux bêtes se donnent un baiser de paix.