— Bien oui, les oies.
Repoussant son escabeau qui tombe les quatre pieds en l'air, d'un bond, Hurricane est à la porte qu'il ouvre.
Le vol passe, oblique, sur leurs têtes.
La joie d'Hurricane se donne libre cours. Il tient aux épaules Billikins qu'il secoue.
— Oui, mon vieux, des oies! Le Yukon va rompre sa barrière de glace ; avant huit jours la débâcle sera complète et, sur les eaux libres, les bateaux descendront — le steamer à palettes, les bateaux plats, les canots indigènes… C'est bien le diable si Gregory Land n'est pas parmi les premiers arrivants.
La joie rassemble les garçons au saloon de la Branche de Saule, et l'on boit à la mort de la mauvaise saison. Finie la longue nuit arctique, disparu le labeur incertain… On boit à la fortune qui va enfin faire connaître ses favoris ; l'eau coulera dans les sluice-boxes, l'on va voir la couleur de la paye! En attendant, on voit celle de l'alcool. Le rêve est tenace au cœur des jeunes hommes. Et, dans l'ivresse qui monte, des projets naissent dont le destin crèvera la bulle d'illusion.
Qu'importe! si à l'heure présente on jouit du bonheur qui s'offre.
Le whisky échauffe les cervelles et le jeu émousse les âmes.
Leur vie n'est-elle pas un jeu de tous les instants? On la joue contre la bonne ou la mauvaise fortune, à la mine, sur le trail, contre le climat, contre les bêtes, contre les hommes.
L'action est tout. Sur les champs d'Alaska, de Dyea à Point Barrow, des bouches du Yukon au delta du Mackenzie, rien ne souffre la médiocrité. Il n'y a pas de place pour le « juste milieu ». Des extrêmes, oui, mais pas de compromis. Toute la force ou toute la faiblesse. La sélection s'opère d'elle-même. Non la force brutale, mais l'âme la mieux trempée. Les nations dites civilisées meurent ou mourront de la bonne petite vie sans à-coup, elles passeront de l'immobilité à la mort sans transition et sans y prendre garde.