Ils s'étaient donnés à Toi et tu t'es donnée à eux, tu les as pris, dans une étreinte irrésistible, sans voir que tu brisais leur vie. Accomplissant le sourd travail de la destinée, tes glaces, qui tenaient leur navire prisonnier, ont resserré leur emprise; le bois, le fer, l'acier, elles ont tout tordu, tout brisé; elles ont effacé la preuve de la hardiesse des hommes. Rien n'a subsisté que quelques êtres qui ont erré des jours encore, puis la misère et le découragement, plus sûrement que le froid et la faim, les ont couchés.

La neige a empli les paupières creuses, puis une autre neige encore a nivelé le tout. Et le Grand Nord est rentré dans le silence blanc qui le garde depuis les premiers âges du monde.

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Ce silence est descendu du Nord mystérieux. J'ai la paix du cœur, la paix des sens, la paix du cerveau.

Seule la Bête vit en moi et, ce soir, la Bête est heureuse de sa solitude dans le cœur immense de la forêt septentrionale.

Rien ne vibre. Rien ne vit que Moi. Quelle erreur! La vie poursuit sa marche invisible. Tout vibre. Tout tressaille autour de moi.

Les mille bruits de la forêt, je les perçois: le craquement du bois sec qui se détache et tombe, le frôlement des branches, les millions d'aiguilles de pins s'entremêlent, des cônes tombent avec un bruit mou.

Comme dans la vision fantastique de Shakespeare, la forêt s'agite, elle se meut, elle marche, elle vient, son ombre immense s'étend oblique sur la terre blanche… les racines fouillent le sol pour y chercher les couches primitives, la sève monte généreuse dans l'âme des arbres et les arbres grandissent, grandissent pour atteindre les nues.

Et la chanson du vent est passée dans les branches, c'est une chanson vieille comme le vieux monde, où l'éternel réprouvé se plaint de ne s'être jamais reposé. Il implore ses amis les arbres, se suspend aux rameaux, fait un bouquet de feuilles, qu'il jette bientôt, lassé, pour aller mugir comme un orgue sous les hautes voûtes des séquoïas. Puis, il ravale sa plainte aux humbles pousses, caresse les saxifrages et les lichens, se cogne aux rochers pointus et va, plus loin, porter sa peine et pleurer sa douleur.

Et les bêtes de la forêt s'éveillent une à une. Mon oreille reconnaît le lynx aux yeux obliques, guettant, les jarrets repliés, sa proie. Seules, ses oreilles droites écoutent…