Or, un soir, j'étais accoudé à la balustrade en bois qui domine de quinze pieds la grande salle où l'on danse, au Northern, un fameux bar, entre nous.
Dans le fond l'orchestre, représenté par un orgue mécanique; à droite, le comptoir où trônait master John Sulivan, une épaisse brute qui, entre deux rasades, glapissait: «Allons, garçons, choisissez vos cavalières, fifty cents le tour». Ici, ça ne coûte que cinquante sous; à Skagway, à Dyea, à Dawson, la polka ou la valse se paye un dollar… mais à Sitka, il y a plus de marchandises que d'acheteurs; la loi de l'offre et de la demande joue… l'offre dépasse la demande, alors le produit est en baisse… Les dancing-girls de Sitka? Pfut, la même chose que celles de là-haut, un peu plus fripées, peut-être, parce que plus misérables… Dieu les garde tout de même!
Je n'aime pas tourner en rond ou piétiner sur place, même lorsque cela ne coûte que cinquante sous.
Ce soir-là, de nombreuses dancing-girls étaient inoccupées, faute de clients. Elles étaient assises, leurs robes pailletées cachées sous de vastes fichus de laine; jamais la ressemblance avec un morne bétail ne m'avait paru aussi rigoureusement identique.
Cependant quelques matelots—débarqués la veille d'un steamer de San-Francisco, qui ravitaille toute la côte depuis l'archipel de la Reine-Charlotte jusqu'à Saint-Paul, l'île des Phoques—s'en donnaient à cœur joie; les chers garçons s'excitaient du rire et de la voix et menaient grand bruit pour prouver qu'ils étaient heureux.
Je dois rendre grâce à l'un d'eux qui avait renouvelé ma provision de mixture. Je n'avais pas fumé de bon tabac depuis des mois… et j'étais là, ne pensant à rien—il faut le dire—savourant l'herbe à Nicot, dont la fumée faisait des ronds bleuâtres qui allaient en s'amincissant…
Le tableau est très net dans ma mémoire. Je suis là, l'orchestre fait rage, les pieds des danseurs frappent, en cadence, le parquet; les rires fusent, celui des femmes aigre, celui des hommes gras, avec sur tout cela, la voix enrouée de l'hôte qui excite son public à la consommation.
Je devine plutôt que je sens un frôlement… C'est mon ami Hong-Tcheng-Tsi, que j'ai connu dans la Chinatown de San-Francisco.
Mon ami Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois qui a su résister à tous les décrets et prohibitions du gouvernement américain qui, pour se débarrasser de la concurrence des hommes jaunes, a expulsé tout simplement les fils de la Céleste République.
Comment? à la suite de quelles compromissions avec le shérif, Hong est-il resté? Je n'entreprendrai pas de vous le conter.