Un évêque, cet errant vêtu de peau de renne, casqué de castor ? Dans des moufles en cuir d’ours, les mains sont enfouies, les pauvres mains épiscopales et consacrées, et voici, pendu à son cou, l’anneau d’améthyste, à sa ceinture, passée comme une épée, sa croix d’Oblat.
Aujourd’hui, la malédiction est plus lourde, la détresse plus grande. « Mon père, mon père, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Auprès d’un bordillon de glace, les chiens fourbus hurlent de froid, la traîne est brisée… et l’évêque, résigné, attend. Déjà dans le ciel la ronde tournoie des corbeaux, annonciateurs funèbres. Le cercle diminue, les bêtes de proie vont foncer, mais l’homme s’est dressé, déguenillé, sublime ; à son aspect, la mort recule, épouvantée.
Sa crosse est un bâton de pèlerin, son but le rachat des hommes.
— O douleur ! s’écrie-t-il, dans l’immense pays qui m’est confié, il ne se perd pas une peau de bête et des âmes qui ont coûté le sang de Jésus-Christ se perdent tous les jours. Et j’hésiterais à me sacrifier, moi ? Absit.
Il va.
A Fort Résolution, à gauche du delta de la rivière des Esclaves, sur la rive sud du Grand Lac, que vingt-cinq cours d’eau alimentent, les Tratsan-Ottiné, les Gens du Cuivre attendent, les Couteaux-jaunes issus, dit la légende, du premier homme et d’une gelinotte métamorphosée en femme.
Il fait mauvais, le temps est incertain, la neige est dure. Qu’importe à Mgr Grandin !
De Notre-Dame de la Providence à la mission Saint-Joseph, il faut traverser le grand lac des Esclaves. Du reste, une petite caravane doit partir. Il la suivra.
Mais les démons furieux soulèvent la tempête, la neige tourbillonne, cachant le ciel, cachant la terre. Le blizzard s’élève, balayant la surface du lac qui est polie et glissante comme un miroir, effaçant toute empreinte, pas des hommes, griffes des chiens, sillons des traînes.
Ses compagnons — deux Anglais — happés par le brouillard, ont disparu.