— Mais vous…

— Non, eux, eux seuls sont dignes, eux seuls connaissent la misère absolue et n’ont jamais désespéré. Un exemple ? Un entre mille. A Falher, il y a douze ans. C’est la lutte contre une trinité impitoyable : la forêt, le feu et l’eau.

La forêt qui veut se garder impénétrable, l’eau sournoise qui attire et prend les imprudents au bord des marécages, le feu qui arrive à la vitesse d’un cheval au galop. On l’aperçoit du haut d’une colline, à l’horizon, et soudain il saute dans la vallée ; poussée par un démon invisible, la grande flamme court, monte, serpente et tout à coup elle est là. Les bœufs et les chevaux, affolés, se jettent dans la fournaise.

On perd tout en un jour.

Mais là n’est pas la question. L’exemple, le voici. Un de nos colons, M. Le Blanc, est venu ; pour avoir toutes ses forces actives, il nous a laissé son tout petit garçon. L’enfant est chétif, il a souffert dans la misère des villes ; les bonnes sœurs veillent à son chevet, le dévouement est inutile, l’enfant meurt, le père est là-bas. Je l’envoie prévenir. Trois jours après, il arrive, dans son wagon traîné par des bœufs.

Je cours au-devant de lui. A mon salut, il répond :

— « Père, où vais-je mettre l’autre ? »

Et, soulevant la bâche, j’aperçois le corps d’un garçonnet que la mort a pris.

Le bonhomme, à travers ses larmes, m’explique :

— « C’était le fils unique de ma fille aînée… il est mort le même jour, à la même heure. »