La force seule compte. La pitié n’entre pas dans le cœur des humains. Le vieillard, la femme, l’enfant ? Faiblesses inutiles.

Le grand-père rôde autour du foyer, cassé, les paupières rougies, les mains tremblantes se tendent…

— Va-t’en, il n’y a rien pour toi. Que fais-tu parmi nous ? A quoi sers-tu ? Tu ferais bien mieux de mourir…

Sa mémoire vacillante lui rappelle que ces mots, lui-même les a prononcés alors qu’il était un guerrier valeureux ; résigné, il se retire, essayant de disputer aux chiens de quoi subsister jusqu’à demain… demain on verra, aujourd’hui seul importe.

Mais aux beaux jours ont succédé les heures de détresse, le renne manque, l’orignal a fui, les jeunes hommes sont revenus ayant en vain battu les bois. La faim mord la tribu aux entrailles.

Il faut partir, aller plus loin, ailleurs… et la horde se met en marche. Les vieux alors sont des fardeaux dont il faut s’alléger.

Au petit jour, on a levé le camp. L’ancien se réveille. Quoi, plus de bruits autour de lui ? Où sont les marmots piailleurs, pourquoi n’entend-on pas la voix criarde des femmes ? Où est l’errance fouineuse des chiens ? Qui a replié la loge en peau de caribou ? Il n’y a plus que la cendre dispersée, des os calcinés et des tisons éteints. Il est tout seul, tout seul.

Suivre la piste, comment le pourrait-il ? On lui a laissé des branchages sous lesquels il pourra se blottir lorsqu’il se sentira mourir. Ainsi les bêtes de la forêt ne dévoreront pas son corps abandonné.

Il sait que la tribu repassera dans un nombre déterminé de lunes et ses os alors seront ensevelis. Son esprit est en paix.

Et le vieillard attend la mort. Les heures de cette agonie sont longues, ses doigts décharnés se crispent sur son ventre parcheminé. La nuit amène sa terreur, l’ombre est peuplée de bêtes voraces… et déjà luisent les prunelles des loups.