Je bois du stout dans une taverne de Dock street, avec un matelot irlandais, un rouquin taché de son, qui a roulé dans tous les ports du monde.
Comme moi, il connaît Frisco, ses yeux papillotent au souvenir des bordées dans Commercial street. Il s’attendrit et me jure une amitié éternelle.
Pour varier nos sensations, l’Honorable Mr C.-N. Abbott, tenancier du bar, monte son phonographe et fait danser ses filles. Impassibles au milieu des jurons et des rires, les gamines — elles ont huit et onze ans — dansent avec une gravité toute britannique. Elles accomplissent le geste qu’il faut au moment opportun, sans un reflet sur leur visage ; leurs paupières même ne cillent pas.
Fox-trot, one-step, two-step, le phono moud inlassablement ; jambes et bras s’agitent en mesure.
Soudain « fandango », les poupées s’arrêtent, désarticulées ; alors, surgie d’un coin d’ombre, se débarrassant d’un geste d’une grappe de gosses, une maritorne mafflue s’élance.
Elle est jeune et elle est horrible… Mais l’air de son pays fouette son corps, le démon de la danse l’anime, elle tourne, elle se ploie, fait claquer ses doigts, tombe sur un genou, son torse gire éperdument ; de sa tête rejetée en arrière, les cheveux dénoués tombent, et cette femme affreuse est belle, on ne voit plus la lourdeur de sa chair, tout s’efface dans le tournoiement exaspéré qui l’emporte.
Le matelot cligne de l’œil, choque son verre contre le mien et dit :
— Old chap ! à la santé de la république irlandaise !