Le charbon, hâtivement embarqué, se tasse dans la cale, le navire gîte. L’Yport est un chalutier d’occasion. Fabriqué en Hollande pour le transport des bois, ses cales sont à l’avant ; toute une partie de son bastingage est presque au ras des flots, et l’on embarque de l’eau à chaque coup dur.
Les vents et les courants passent dans les couloirs formés par la longue traînée rocheuse et insulaire de l’Écosse et des Hébrides.
Saint-Gildas est à l’avant-garde de l’océan. Nous ne verrons plus la terre maintenant qu’en Islande.
Après plusieurs jours de mer très rude, le calme d’une nuit étoilée, la dernière nuit d’ombre.
Demain, la lumière viendra totale, absolue, qui pendant deux mois éclairera ma route.
Le chemin de Saint-Jacques est une écharpe floue, le Chariot a déjà disparu, la Polaire est une lueur et tout le firmament une poussière d’astres dans une aube incertaine.
Accoudé sur la passerelle, par delà le gaillard d’avant, il me semble que je vais voir surgir de la mer les divinités du Grand Nord polaire.
Les dieux terribles chevauchant les icebergs redoutables. Les Elfes de la légende, hiératiques et blancs, gardiens de la Terre de Glace, et les Trolls rôdant inquiets au fond des tranchées de basalte où les eaux s’enfoncent en hurlant.
La nef errante, pleine de marins naufragés, va nous conduire sur la côte du sud, sans refuge et sans havre de grâce, la côte qu’on ne voit pas de la mer et qui, traîtresse, guette le navire avec ses sables mouvants, d’une finesse extraordinaire, que le moindre vent soulève et tend comme une brume jaunâtre.