Des noms sonnent, gais ou rudes, selon la province. Les gars s’avancent de leur démarche balancée ; seuls leurs yeux, qu’ils ont clairs, se paillettent de joie. La lettre est légère dans leurs doigts, mais on sent qu’elle est lourde d’espérance ; un geste furtif la cache entre la vareuse et le gilet de flanelle rouge, uniforme de nos terreneuvas et de nos islandais.
Ils la liront ce soir, en cachette, sur le gaillard d’avant. Les marins de France ont la joie simple et solitaire ; pour l’instant, l’ouvrage appelle, on l’accomplit avec d’autant plus de cœur que, les soutes pleines, on pourra repartir…
De la passerelle, je les vois s’activer, sans un cri, sans un juron ; ils courent d’un point à l’autre, vont, viennent, avec des gestes déterminés ; les treuils manœuvrent et grincent, les mannes d’osier s’emplissent, s’élèvent avec un balancement de droite à gauche, puis tombent avec un bruit de tonnerre dans la cale.
Jusqu’à minuit, ils ont œuvre. A quatre heures, ils sont tous à leur poste. Le froid pince, le norois cingle, mais il fait clair. Depuis plusieurs jours, le soleil est à l’horizon, l’ombre n’est pas descendue sur le fjord, et la petite ville en arc de cercle est pimpante comme un joujou trop neuf. On dirait une exposition d’urbanisme ou une Foire de Paris surgie soudainement pour quelques semaines.
Un jouet. C’est le mot et la lettre. L’église est minuscule, son clocher et ses fenêtres sont vert cru ; la poste a un toit vermillon et des fenêtres bleues ; l’hôpital, tout là-bas, un hôpital à l’échelle de la cité, dix-huit lits, dresse un fronton vert pomme sur la prairie qui essaye de verdir. Il y a, tout autour des moutons, ces moutons islandais à la toison épaisse ; les yeux, sans le vouloir, cherchent la bergère, la houlette et le traditionnel cyprès.
Il y a même une prison-maisonnette toute grise, mais, comme il n’y avait pas de prisonniers, le sage bailli a décidé de la louer à un jeune ménage. C’est une églogue en vérité, mais, hélas ! la pastorale s’arrête là. S’il y a des bergers, il n’y a pas un arbre ; quelques épinettes rampent sur la rare terre végétale.
L’imagination des auteurs grecs qui, pendant vingt siècles, nous ont conté des histoires de l’autre monde trouverait en Islande mieux que Pélion sur Ossa.
Pour comprendre ici la nature, il faut songer à l’impossible collaboration de Dante et de Rembrandt. C’est un entassement formidable de rocs de basalte, jaillis de entrailles terrestres, qui tressaillent encore malgré ce prodigieux enfantement. Des vallées entières sont comblées par la lave, et les pics hérissent leurs aiguilles de granit.