S’enivrer est devenu l’apanage des classes bourgeoises, car boire est un luxe coûteux.

Le médecin, l’apothicaire, le pasteur, le consul de Norvège, le représentant britannique sont ivres tous les soirs ; l’attaché consulaire de France ne peut déroger : noblesse oblige.


Einar Jonson est mon ami. C’est un colosse bon enfant, il mesure 1 m. 97, soulève sans effort des sacs de deux cents livres ; il parle le norvégien, le danois, l’allemand, l’anglais, le français… et l’espagnol. Il a été paysan, marin, pêcheur, mécanicien, guide, acheteur de moutons ; il vend du charbon, des conserves, des couteaux, des casquettes, des chevaux, des tricots, des gants ; il représente dix firmes danoises, six maisons anglaises, trois norvégiennes. Il sait se tailler des chaussures dans une peau de phoque, soigner les poneys, traire les brebis, tondre les béliers, recoudre une vareuse ; il peut manger pendant cinq heures ou ne pas manger du tout pendant trois jours. Il peut surtout boire, il tient le whisky comme pas un…

— Einar Jonson, vous avez bu ?

Il penche vers moi sa tête, comme un oiseau qui écoute, et répond, placide :

— Possible, monsieur.


L’Yport a donné son charbon, on a lavé la cale, et maintenant on embarque la morue ; une équipe charge une manne d’osier qu’un crochet happe, le treuil grince, la manne monte, elle a deux ou trois balancements puis se déverse dans le ventre du bateau où des marins rangent le poisson avec un soin minutieux. Peu à peu, le mur s’élève, un mur large où les morues — enchevêtrées les unes dans les autres — font l’office de matériaux.

Une couche de poisson, une couche de sel ; à la volée le sel neige, il crisse sous la botte des matelots.