La genèse de l’œuvre de Samory m’a été racontée d’une façon qui diffère sensiblement de celle qui a été communiquée au capitaine Péroz. Sans vouloir préconiser ma version, j’ai pensé qu’il serait curieux de la présenter au lecteur pour lui faire sentir la différence de l’interprétation de certains faits, suivant qu’ils sont racontés à la cour même de Samory, comme c’est le cas pour Péroz, ou par des gens plus ou moins étrangers ou même hostiles aux événements qui ont marqué le commencement de la fortune de Samory.

« D’après la version contée au capitaine Péroz, la mère de Samory fut enlevée par les guerriers de Sori Ibrahim, marabout fort en renom, chef du Torokoto et suzerain de sa ville natale (Sanancoro). Samory, qui aimait beaucoup sa mère, s’en fut trouver ce chef, lui offrant ses services en échange de la liberté de sa mère Sokhona Kaméra. Ce chef refusa d’accéder immédiatement à son désir, mais laissa à Samory l’espoir de lui rendre sa mère si les services rendus ultérieurement étaient suffisants.

« Samory accepta avec reconnaissance la proposition de Sori Ibrahim et demanda à servir à la guerre, se cramponnant ainsi à l’espoir de voir rendre la liberté à sa mère. Il fit partie de plusieurs expéditions où il se distingua, mais n’obtint sa liberté et celle de sa mère qu’au bout de sept ans sept mois et sept jours de service.

« De retour chez son père, Samory prit du service auprès de Bitiké Souané, roi du Torong, comme chef de ses troupes. Bientôt Samory était devenu l’idole des guerriers du Torong, et, tout en laissant à Bitiké son autorité nominale, il disposa en maître de l’armée.

« Une victoire que Samory remporta en 1866 contre Famodou, chef du Kounadougou, eut un grand retentissement dans le Konia, qui se souleva contre Sori Ibrahim et appela Samory en libérateur ; Sanancoro, sa ville natale seule, lui ferma ses portes et ce ne fut qu’au bout d’un siège de six mois, que Samory réussit à s’en emparer ; puis, en ayant relevé ses murs, il en fit sa résidence habituelle. »

Si les événements se sont passés ainsi, la conduite de Samory serait toute digne d’éloges, et celle de Sori Ibrahim, qui le retint sept ans sept mois et sept jours prisonnier, serait blâmable. Mais ces sept ans sept mois et sept jours sont un peu des chiffres légendaires, il faut bien l’avouer, et la date de 1866 est inexacte ; il serait donc téméraire de porter tout de suite un jugement sur les actes qui ont amené Samory au pouvoir.

En 1887, époque à laquelle mon camarade Péroz fait le récit des exploits de Samory, il dit : « Il y a vingt-sept ans vivait à Sanancoro », etc., ce qui nous reporte à 1860. Or Samory était absent au moment où sa mère fut faite captive ; il ne revint que dans le courant de cette même année, ou même peut-être au commencement de l’année suivante. Si donc nous comptons le séjour de Samory chez Sori Ibrahim depuis le 1er janvier 1861 environ, et que nous considérions qu’il est resté sept ans sept mois et sept jours chez ce chef, nous ne pouvons reporter sa rentrée dans le Konia, avec sa mère, que tout à fait vers les derniers jours de l’année 1867, ou les premiers de 1868.

Il faut bien admettre que la confiance de Bitiké Souané ne se gagna pas en quelques mois, et que l’influence de Samory ne commença réellement à se faire sentir dans l’armée de Bitiké que quelques années plus tard, c’est-à-dire vers une époque que nous pourons sans trop grosse erreur faire correspondre aux années 1870-71. En tout cas, il est impossible d’admettre que la lutte de Samory contre Famadou ait eu lieu en 1866, comme l’indique l’auteur déjà cité, puisqu’à cette époque Samory était encore chez Sori Ibrahim. Il vaut donc mieux admettre que ces faits se sont passés plus lentement et à une époque plus récente, puisque le siège de Sanancoro seul a duré environ six mois. D’après le témoignage des gens du Ouorocoro, la prise de Sanancoro aurait eu lieu en 1873 ; il me paraît prudent de conserver cette date, qui correspond en effet à mes propres calculs.

Maintenant que nous avons exposé comment on dit à la cour de Samory que les événements se sont déroulés, nous allons raconter fidèlement la version que nous avons recueillie au cours de notre voyage.

En 1860, Samory avait environ 25 ans ; il habitait alors Bissandougou où, dit-on, il naquit. Son père, nommé Lanfia Touré, était d’origine mandé-dioula, tandis que sa mère, Sokhona Kaméra, était d’origine malinké. C’étaient de pauvres gens, vivant du commerce peu lucratif des kolas qu’ils transportaient de Maninian sur les marchés du Ouassoulou.