Ces femmes sont gardées par de vieilles dialimousso (femmes de griots) et placées sous la haute surveillance du vieux Sonninké du Kingui. Personne n’ose leur adresser la parole : une simple politesse de la part d’un sujet de ce tyran est punie de mort ; aussi, quand une fama mousso (femme de roi) passe dans le village, tout le monde se range.

Deux des femmes d’ici sont enceintes ; elles m’ont confié qu’elles voudraient bien mettre au monde un garçon, la mère qui a une fille étant à peu près sûre d’être délaissée tout à fait par Samory.

Toutes ces femmes sont à peu près vêtues de la même façon : elles portent, les jours ordinaires, un pagne du pays, bleu rayé de blanc, et s’enveloppent les épaules et le haut du corps d’un morceau de calicot blanc dont la bordure est effilochée. Les jours de fête, le calicot est remplacé par de la mauvaise florence, jaune, rouge, verte, violette, etc. Les petits anneaux d’or des oreilles sont remplacés par d’autres boucles en or du poids de 100 grammes environ. Comme ce serait gênant de porter un poids semblable suspendu à l’oreille, à chacune de ces boucles est adaptée une chaînette plate en argent, de fabrication européenne, qui se passe, celle de droite, à gauche du cimier de la coiffure, celle de gauche, à droite ; les chaînettes forment ainsi une croix sur le front.

La coiffure en casque est très répandue sur cette rive-ci ; elle est analogue à celle des femmes du Khasso (Soudan français), mais toutes les femmes de l’almamy l’agrémentent d’une petite tresse de cheveux qui retombe sur le front et qui descend jusque entre les deux sourcils. C’est aussi la coiffure des femmes du Sankaran. Un collier en cuir, sur lequel sont fixées des cassolettes en or ou en argent, complète cette toilette de gala.

Ces gros pendants d’oreilles sont en forme d’anneaux et hérissés de petites tiges en or semblables à des branches de corail. On obtient cela avec de l’or fondu dont le modèle a été façonné dans de la cire.

Les branches ne sont pas nettoyées, on y aperçoit des boursouflures et des grains de sable. Cette orfèvrerie est bien au-dessous de celle qu’obtiennent nos forgerons-orfèvres du bas fleuve avec le filigrane.

Les effets et les parures d’une de ces femmes constituent environ la valeur de 1000 francs ; les 100 femmes ont donc coûté 100000 francs à l’almamy. Que de mères ont eu leurs enfants vendus et combien de villages l’almamy a-t-il détruits pour procurer ce luxe à ses femmes ! car le monarque n’a pas d’autres revenus que ceux que lui crée la chasse aux esclaves.

Mardi 11 octobre. — Je viens de passer deux jours pleins à manipuler mes marchandises : l’humidité a pénétré partout, les objets en fer et en acier sont tous légèrement rouillés, le cuivre terni, les étoffes sentent le moisi, ma pauvre petite bibliothèque est dans un triste état, les reliures sont décollées et les pages collées ensemble.

J’ai eu tellement de déceptions avec mon appareil photographique, que je dois me résigner à le renvoyer à Bammako, par un de mes captifs libérés qui porte en même temps mon courrier. J’avais soixante-cinq très bonnes plaques que j’ai eu tant de mal à développer et à conserver, et dans une nuit de rosée beaucoup d’entre elles ont été détériorées.

Ce matin, je les ai trouvées recouvertes de champignons. Elles étaient cependant séparées les unes des autres par des feuilles de papier buvard et enfermées dans des boîtes en carton, le tout protégé par une triple enveloppe de coutil. C’est vraiment décourageant de s’être donné tant de mal pour le développage, d’y avoir passé tant de soirées pour arriver à un semblable résultat.