Passage du Niger.
Comme Européen, j’étais exempt de droit ; je donnai cependant 10 francs de gratification aux piroguiers.
Le fleuve a en ce moment 750 mètres de largeur et un très fort courant ; le passage s’effectue cependant sans incidents ; mes hommes baptisent les ânes au milieu du fleuve, en leur mettant un peu d’eau sur le front ; c’est, paraît-il, un usage des Dioula.
Le reste de la journée fut employé à boucaner la provision de viande et à confectionner des muselières (dion) pour les ânes, afin de les empêcher de brouter les récoltes dans les sentiers trop étroits et éviter ainsi des difficultés avec les habitants.
De Bakel à Bammako, le voyage se fit sans incidents ; d’ailleurs la route est protégée, comme on sait, par une série de postes fortifiés qui permettent de voyager avec autant de sécurité qu’en France. J’en étais bien aise, car les débuts sont toujours très pénibles, le personnel n’est pas encore dressé et ce n’est qu’avec toutes sortes de difficultés que l’on avance.
Quoique au début chacun de mes dix-huit ânes fût conduit par un homme, les charges, mal brêlées, tombaient souvent, mes ânes se blessaient, les hommes ne savaient pas bien organiser leur campement, il me fallait faire leur éducation en tout, et c’était laborieux. On ne peut leur faire qu’une seule recommandation à la fois, sans quoi on parle en pure perte. Je me mettais parfois dans des colères atroces, désespérant d’en faire quelque chose ; et puis, peu à peu, j’en pris mon parti et j’arrivai à avoir plus de patience qu’eux.
Mage résume bien la situation, quand il dit :
« Dans toutes les occasions, le mieux est de s’armer d’une patience à toute épreuve, d’un calme imperturbable. Les charges tombent, les noirs se disputent ; laissez-les faire, ils n’en arriveront jamais aux coups, la langue est leur arme favorite, mais aussi comme elle travaille ! »
J’avoue franchement que c’est le plus sage parti à prendre. Comme je ne pouvais pas empêcher, je laissais faire. Dans les débuts, jamais on ne traversait un marigot sans que les bagages tombassent à l’eau ; pour ne pas m’en apercevoir, je n’en surveillais plus le passage, cela m’évitait au moins de me mettre en colère.