Les femmes sont laides sans exception ; elles ont toutes la lèvre inférieure percée par une pointe en argent ou en fer qui y est introduite à l’âge de neuf ou dix ans ; elle peut se retirer à volonté. Caillié a déjà signalé cet ornement de la femme bambara, près de Tengréla. Tiong-i est la limite nord où ce né-gué-koulou soit en usage ; je n’en ai vu nulle part ailleurs. A peu d’exceptions près, tout le monde est nu ici ; les jeunes filles, les femmes mariées, même les vieilles femmes, ne portent que le bila, ceinture en coton de trois doigts de largeur qui passe entre les jambes ; ce bila est commun aux deux sexes. Les hommes ainsi vêtus se nomment bilakoro, les femmes wakoro.
Le bien-être relatif qui règne ici ramène le soir un peu de gaieté parmi cette population déshéritée ; les petits enfants dansent jusque vers neuf heures. Basoma, mon hôte, en a bien une vingtaine à lui et à ses woulousou (captifs de cases). Il leur fait un peu de musique avec une sorte de petite harpe montée sur calebasse, qu’on appelle nkoni et qui est pourvue de cinq cordes en boyau, tendues sur un arc en bois.
Les gamins de dix à douze ans parcourent le village avec des torches allumées, pour chercher des ntori (crapauds), à l’aide desquels ils attrapent au bord du petit ruisseau des gueules-tapées (sorte d’iguane). A cet effet, ils introduisent dans le corps du crapaud une alêne droite de sellier très affûtée aux deux extrémités ; au milieu de cette alêne, ils fixent une forte ficelle dont ils amarrent l’extrémité à un petit piquet sur la rive. La gueule-tapée avale le crapaud, mais quand elle se meut pour retourner dans l’eau, elle se sent retenue par l’alêne qui s’est mise en travers, elle se débat, et les deux pointes de la tige lui entrent profondément dans les chairs ; les gamins l’assomment alors à coups de bâton.
Basoma fait danser les petits enfants.
La préparation de la viande de cet animal est bien simple : on fait roussir la bête sur le feu, pour en enlever la première petite peau mince ; elle est ensuite vidée et cuite entière sur de la braise ; le lendemain, elle est mangée froide, sans sel presque toujours, car ici le prix du kilo de cet assaisonnement varie entre 5 francs et 5 fr. 50.
Les jeunes gens partent surveiller les cultures, vers six heures et demie du soir ; ceux qui restent dans le village jouent de la flûte ou du fabrésoro.
9 novembre. — Hier, dans la soirée, Toumané et le fils du chef de Fourou sont venus m’annoncer leur départ pour ce matin et prendre congé de moi. Le fils du chef de Fourou est un Sénoufou, il s’appelle Nason ; dès son arrivée à Fourou, il va avec son père faire les démarches nécessaires pour obtenir mon passage à travers le Pomporo et Dioumanténé ; de là il me fera gagner Niélé, capitale de la région Follona où règne Pégué. Un de ses frères serait auprès de ce chef et il compte bien me faire passer.
Toumané me dit aujourd’hui qu’il vaut mieux que je reste à Tiong-i, en attendant le résultat de leurs démarches. Je ne sais plus que penser, je vis dans un milieu des plus effrontés menteurs, mais que faire ? Je patiente. Si dans quinze jours il n’y a rien de décidé, j’aviserai. Quelle triste situation !
En attendant, j’ai prié Nason de m’acheter un bœuf pour du calicot et lui ai donné deux de mes hommes pour le ramener. Ce garçon m’inspire confiance, mais j’ai été trop souvent trompé pour ne pas conserver des doutes sur les prétendues démarches qu’il va faire.