Mercredi 16 novembre. — Je profite de mon séjour ici pour apprendre un peu de sénoufo ; malheureusement je me trouve très mal servi comme auxiliaire et je ne suis encore que dans une période de tâtonnements quant au mécanisme de la langue ; les mots aussi me donnent beaucoup de mal : il y a dans cette langue cinq idiomes, différant assez sensiblement l’un de l’autre pour ne pas être reconnus de suite par un profane comme moi.
Celui qui me parait le plus répandu est parlé dans le Follona ; les autres sont ceux du Kompolondougou (Kénédougou), du Mienka, du Pomporo (environs de Papara) et des Tousia, qu’on dit anthropophages et qui habitent à l’est des États de Tiéba ; je n’ai pas encore pu savoir non plus quel est l’idiome qui doit être le plus pur.
Fondou, que j’ai envoyé de Bénokhobougoula à Bammako, vient d’arriver. Il apporte une longue lettre du docteur Tautain, me donnant quelques nouvelles et m’annonçant l’envoi d’un courrier antérieur qui, malheureusement, ne m’est pas encore parvenu ; les lettres de France, de ma famille et de mes amis, font défaut. Il ne peut en être autrement : tous doivent me croire dans le cœur de la boucle du Niger. Hélas ! il n’en est rien.
Les camarades de Bammako m’envoient par la même occasion tous leurs journaux jusqu’au 31 août, et une bouteille de vin.
Dans la soirée, la mort de ma mule vient tristement troubler le bonheur que je goûte à lire les journaux. Ma pauvre bête était en pleine santé, et depuis mon séjour ici je pouvais lui donner sa ration de mil. Vers cinq heures et demie, elle broutait le long du tata lorsqu’elle a été foudroyée par un accès pernicieux. En moins de dix-sept minutes elle expirait, malgré tous les soins que j’ai pu lui donner. C’est une perte cruelle pour moi, car il m’est impossible de me procurer une autre monture, il n’y a pas un cheval dans toute la région.
Il est extrêmement dangereux de circuler autour de ces villages en pisé pendant les heures chaudes, à cause de la réverbération qui est excessive sur ces murs gris cendre ; les plus grandes précautions sont nécessaires pour ne pas être terrassé en un clin d’œil.
Deux de mes hommes, dans la même journée, ont eu de violents accès de fièvre.
Vendredi 18 novembre. — J’envoie Diawé ce matin à Fourou pour informer le chef de mon arrivée prochaine, car de jour en jour la vente de mes marchandises devient plus difficile : il n’y a pour ainsi dire pas d’étrangers qui passent ici, et une fois que le village même est pourvu de ce qu’il lui faut, il est difficile de réaliser plus d’un millier de cauries par jour ; si je n’avais pas un assortiment très complet de tout ce qui peut se vendre dans ces régions, il y a longtemps que j’aurais été forcé de céder à prix coûtant pour réaliser les cauries nécessaires à l’achat des subsistances quotidiennes.
J’ai dû interrompre pendant quelques jours mes leçons de sénoufo : le Follona qui me servait de professeur vient de quitter pour un mois Tiong-i. Alléchés par les cadeaux que je faisais à cet homme, des Sénoufo du village sont venus me proposer de m’apprendre le sénoufo parlé dans le Kompolondougou. J’ai naturellement accepté : cela me permettra peut-être plus tard de comparer ces deux idiomes entre eux. J’ai déjà une centaine de phrases usuelles et tout à fait élémentaires, mais je ne les tiendrai pour bonnes qu’après les avoir contrôlées au moins encore une fois.
Dimanche 20. — Diawé revient de Fourou ; il a été bien reçu par Yaouakha, le chef du village. Toumané, le chef des sofa, me prie d’attendre encore quelques jours à Tiong-i ; il m’enverra chercher quand il aura une réponse de Pégué, chef de Niélé (Nouélé ou Ngiélé).