D’autre part le Sonninké Diabi, parti le 8 pour Tengréla, ne m’a rien fait dire au sujet des démarches qu’il a dû tenter pour obtenir mon passage ; décidément on ne peut avoir confiance en personne dans ce maudit pays.
Je n’ai aucune nouvelle de la guerre. Samory se fait envoyer des renforts de partout ; hier une cinquantaine d’hommes, dont la moitié est armée de fusils, passait ici, venant des environs de Maninian. Des sofa qui viennent chercher des vivres pour Kélifa, chef de Tiong-i, me disent que Sikasso est entièrement cerné par les diassa de l’almamy. Le même soir un Bilakoro que j’ai vu à la colonne me dit qu’on a reconstruit le diassa de Baffa, mais qu’à part cela la situation est toujours la même.
Deux hommes de Fourou qui sont venus vendre des nattes ici m’ont raconté la façon dont procédait Tiéba pour ne pas trop épuiser son pays. Des colonnes de renfort fortes d’un millier d’hommes environ sont tirées à peu près périodiquement de chaque province et envoyées à Sikasso. Le lendemain de leur arrivée dans le village assiégé a lieu une sortie, dans laquelle, sans chercher à débloquer totalement, on fait le plus de mal possible aux troupes de Samory ; à la nuit, les hommes de Tiéba rentrent dans le village ; Tiéba les remercie et les renvoie chez eux en leur donnant l’ordre de dire à tel autre district d’envoyer ses hommes dans une quinzaine de jours. A l’aide de ces envois de troupes de renfort, il n’épuise pas sa garnison de défense et a l’avantage de lancer des troupes fraîches et vigoureuses contre les troupes de l’assaillant, fatiguées et épuisées, d’abord par les combats continuels qu’elles sont forcées de livrer, ensuite par le manque de nourriture et de confort. C’est ce qui explique les succès que remporte souvent l’assiégé.
Lundi 21. — On a apporté aujourd’hui à Basoma, qui est forgeron, quelques boucles d’oreilles en or, en le priant de les faire sécher légèrement au feu[35] et d’en apprécier la valeur. Le vendeur en demandait 70 ba, c’est-à-dire 70 fois 800 cauries, ce qui représente ici 140 francs en argent. Basoma a conseillé au chef de village de n’en donner que 120 francs en disant qu’à ce prix il ferait une bonne affaire. Curieux d’en connaître le poids exact, j’ai pesé ces trois anneaux : leur poids total atteignait 29 grammes, ce qui représente en France une valeur de 87 francs. Le prix de revient ici est donc de 4 francs le gramme, comme je l’avais déjà constaté une fois à Ouolosébougou et l’autre fois à Ténetou, où j’avais demandé également à acheter deux boucles d’oreilles.
Basoma, mon hôte, est forgeron : je suis donc bien placé pour examiner sa forge, sa façon de travailler et ses outils.
Outre le soufflet portatif, qui est composé de deux peaux de bouc communiquant avec un vieux canon de fusil, Basoma possède un vrai soufflet fixé à demeure dans la forge.
Ce soufflet consiste en un grand compartiment charpenté en bois recouvert de terre glaise. L’extrémité qui communique avec le brasier est en argile fortement recuite ; sur ce compartiment sont ménagés deux trous ronds dans lesquels on a maçonné le rebord de deux vieux pots à cuisine ; sur ces vieux pots sont noués deux morceaux de peau de mouton qui, alternativement soulevés et abaissés par un gamin accroupi sur le soufflet, donnent le vent.
Les enclumes sont des morceaux de fer pesant 3 à 4 kilos, enfoncés dans un bloc de bois ; la surface sur laquelle on forge n’excède pas 30 centimètres carrés. Les marteaux ne sont autre chose qu’une barre de fer de 30 centimètres de long, du poids de 1 à 2 kilos. Des limes grossièrement fabriquées, de petits ciseaux à froid non emmanchés, des pinces, un ou deux chasse-pointes et de la braise constituent tout ce qui est nécessaire à ces ouvriers d’art pour faire des grenadières de fusil, des vis, des hachettes, herminettes, houes, faucilles, etc., et pour retremper les ressorts de fusil. Les noumou sont aussi bijoutiers ; ils font des anneaux en fer, en cuivre et en argent, soit directement, soit par la fonte ; dans ce dernier cas ils font le moule en cire. Tout cela est grossièrement fabriqué, et ne peut en aucune façon être comparé au travail des forgerons du Sénégal.
Dans la même case, il y avait toujours un ou deux saggué (ouvriers en bois) occupés à creuser des calebasses et à confectionner des manches d’outils.
Pour creuser, ils emploient une série d’herminettes d’un tracé plus ou moins courbe. La plus petite n’a qu’une poignée en bois au lieu d’un manche. Pour la confection des écuelles, les saggué emploient le bois du cé et du diala. Pour les manches, c’est le lengué et le sounsoun.