Vendredi 25. — J’envoie trois de mes hommes au marché de Fourou avec des marchandises, car décidément ici je n’arrive plus à vendre assez pour me procurer des vivres. Diawé, mon domestique, doit également demander à Toumané si oui ou non je puis me rendre à Fourou. Je ne peux pas indéfiniment rester ici, il me faut à tout prix sortir du pays de l’almamy : voilà près de six mois que je me traîne dans cette ruine perpétuelle, il y a longtemps que je devrais être à Kong si ce n’était le mauvais vouloir de Samory, qui, au lieu de me faciliter mon voyage, n’y a mis jusqu’à présent que des entraves.

Mardi 29. — Mes hommes sont revenus avec 7000 cauries et l’autorisation d’aller à Fourou. Toumané leur a dit qu’il serait enchanté de me voir ici. C’est à n’y rien comprendre. Je m’empresse de profiter de cette autorisation et prépare tout pour mon départ, fixé à demain soir.

Mercredi 30. — A neuf heures du soir, par un magnifique clair de lune, je me mets en route à pied. Une bonne partie du village de Tiong-i a voulu me faire ses adieux ; femmes, enfants et vieillards sont devant la porte du village pour me serrer la main et me souhaiter bon voyage.

« Que Dieu te donne bientôt un cheval ! disent-ils.

— Que Dieu te ramène en bonne santé à ta mère !

— Que Dieu fasse que ton chemin soit bon ! »

Je réponds à toutes ces marques de sympathie par le mot consacré : amina, qui veut dire amen.

Quelques vieilles femmes disent à voix basse. « Pauvre blanc, jamais il ne reverra son pays, son village est déjà trop loin, et il va encore dans des pays que nous ne connaissons même pas. »

J’ai été frappé de trouver tant de sympathie parmi une population aussi arriérée et sans religion, car il y en a fort peu de musulmans. Tous les hommes portent cependant un chapelet en grossière verroterie comprenant un nombre variable de grains. A ce chapelet sont fixés le petit pinceau à tabac à priser, la spatule à tabac et un petit crochet en fer ou en cuivre qui sert à se nettoyer le nez. Ces trois objets font essentiellement partie du costume du Bambara de ces régions, même quand il n’a pas de pantalon. Des prières, ils n’en connaissent point, et personne ne fait le salam.

Comme partout ailleurs, il est défendu par l’almamy de faire du dolo (bière de mil) : les habitants ne s’en consolent pas facilement, et souvent les vieux se plaignaient à moi de l’ennui que la privation du dolo leur causait. Un jour que Basoma gémissait plus que de coutume, je lui proposai de me faire du dolo pour moi ; il saisit cette occasion qui s’offrait à lui et dit aux autres hommes, qui l’approuvaient : « En effet, l’almamy nous a défendu, à nous, de boire du dolo, mais la défense ne peut pas s’étendre à ce blanc, puisque dans son pays on boit beaucoup de dolo ».