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Kadiolini est un des rares villages que Toumané épargne dans ses excursions ; car, tous les deux ou trois jours, ce misérable part de nuit avec quelques sofa, s’embusque à quelque distance d’un village des environs, et lorsque, vers sept heures du matin, femmes et enfants sortent du village pour aller chercher du bois mort ou rapporter des charges d’ignames, il tire quelques coups de fusil pour les épouvanter et les enlève. Jamais ces bandits ne reviennent à Fourou sans ramener quatre ou cinq de ces malheureux, — mères sans enfants ou enfants sans mère.
Sur toutes les frontières de Samory, c’est ce qui se passe : ou bien les villages sont annexés, ou bien ils sont traités en pays ennemis ; il n’y a pas de juste milieu chez ces gens-là. La neutralité n’existe pas.
Dans les deux cas, du reste, le sort des villages frontières est le même. S’ils se font annexer par Samory, les habitants sont : ou vendus par lui, ou razziés par leur ancien chef. Cet état de choses si déplorable fait qu’en sortant d’un pays on traverse toujours une zone, variant entre quarante et cinquante kilomètres, dans laquelle les habitants ne savent trop de qui ils sont les sujets ; cette zone est toujours soumise au pillage, soit par des bandits des environs, soit par les habitants des villages frontières. On peut comparer cette zone frontière aux marches de l’ancienne Europe.
J’ai souvent essayé de détourner Toumané de ces chasses à l’homme, lui conseillant, s’il tenait à se battre, de se rendre utile en surveillant la route de Tiong-i à Fourou, qui est sans cesse pillée par des gens de Nangalasou ou de Papara, sujets de Tiéba. Il n’était pas une semaine qu’on n’enlevât une dizaine de personnes se rendant ou revenant du marché de Fourou ; mais à cela il me répondait sans hésiter : « Les gens qui pillent sur cette route sont peut-être en force et ont des fusils : je ne tiens pas à recevoir des balles par là ; ici, tu vois, je n’ai rien à craindre et je gagne toujours quelques captifs. »
On ne peut être plus lâche et plus cynique à la fois.
Les lendemains de marché, j’ai souvent assisté aux préparatifs de départ des gens de Samory qui s’en retournaient avec quelques provisions.
Religieusement accroupis auprès de leurs charges, ils prenaient un kola blanc au-dessus duquel ils passaient la main en faisant un simulacre de bénédiction et en récitant une prière, puis le kola était partagé entre les assistants et mangé.
Pleins de confiance après cette cérémonie, ils se mettaient en route à des heures et des jours fastes ou qu’ils croyaient tels. Hélas ! le lendemain j’étais à peu près sûr d’apprendre que ces malheureux avaient été faits prisonniers par les gens de Nangalasou !
Mais revenons à mon départ. Pendant les premières heures de marche j’étais inquiet, craignant de me voir rappeler en arrière pour une raison ou une autre. Enfin, à Kadiolini je commençai à respirer ! On ne s’imagine pas ce qu’il y a de bonheur à se sentir libre après une captivité de sept mois comme celle que je venais de subir.