Tout en cheminant, je me rappelais les questions de quelques amis qui, au moment de mon départ de Paris, me demandaient pourquoi je me mettais en route pendant l’hivernage et n’attendais pas la saison sèche. Hélas ! mes craintes n’ont pas été vaines : je savais bien que je perdrais du temps. Si Samory ne m’a pas fait user mes ressources et ma santé, ce n’est pas de sa faute, il sait bien qu’à la longue les forces physiques des Européens les mieux doués s’épuisent, surtout dans un pays comme le sien, où l’on subit tant de privations.

Toumané enlevant des captifs.

Dans les explorations, les kilomètres parcourus ne sont rien à côté du temps que l’on perd par la malveillance ou la mauvaise volonté des chefs.


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De Kadiolini, trois chemins conduisent à Dioumanténé : nous prîmes celui du centre, qui passe à Sasiébougou (groupe de cinq villages environ, 1000 habitants au total) et Safiguébougou (petit village). A quatre heures du soir nous arrivions à Katon, où il fut décidé qu’on passerait la nuit.

En approchant du village on entend des coups de fusil qui partent de tous côtés ; je crains une alerte, mais bientôt je me rassure, mes hommes ne se sentent pas de joie : c’est un enterrement.

Il paraît que rien de meilleur n’aurait pu nous arriver. « C’est très bon signe, me dit Diawé d’un air demi-sérieux : tous les noirs disent que c’est trop bon quand en partant on campe dans un village où il y a un mort. »

Les enterrements chez les Siène-ré donnent lieu à de véritables orgies. A Fourou, où il mourait du monde tous les jours, j’ai pu suivre toutes les phases de ces fêtes, et, puisque j’en trouve l’occasion ici, je vais décrire de mon mieux l’enterrement d’un Siène-ré.

Dès qu’une personne meurt, les parents revêtent leurs plus beaux habits, et les hommes vont par le village annoncer la nouvelle à leurs amis ; ceux-ci se réunissent en armes près de la demeure du défunt et tirent des coups de fusil tant qu’il y a de la poudre. De vieilles femmes se rendent à la case mortuaire, lavent le cadavre à l’eau chaude et au savon, et le couchent sur une natte propre au milieu de la plus grande case. Pendant ce temps tous les joueurs de balafon, de flûte, de tam-tam et d’instruments à cordes se réunissent et commencent un concert qui dure nuit et jour sans interruption pendant deux, trois, quatre et même cinq jours. De gigantesques marmites de (plat national) et de dolo sont préparées. Les amis et parents commencent leur repas quelques heures après et mangent accroupis autour du cadavre, auquel on a soin d’offrir de tout avant de rien entamer.