C’est donc toujours avec bonheur que je campe au dehors. Il n’en est pas de même de mes hommes, qui, pour des motifs d’un ordre plus intime, préfèrent loger chez l’habitant. Dans maintes circonstances il a fallu user de toute l’autorité dont je jouissais, grâce à ma connaissance de la langue mandé, pour leur faire accepter cette situation pénible à leurs yeux, mais pleine d’avantages pour la réussite d’une entreprise aussi compliquée que celle que je tenais à mener à bonne fin.
Depuis environ trois mois je suis tout à fait acclimaté et habitué à la nourriture indigène, que je bonifie en me procurant le plus souvent possible des viandes, du gibier, des volailles, etc. Comme les indigènes, je mange, le matin avant de me mettre en route, les restes froids de la veille, ce qui me permet de supporter vaillamment mon étape et d’attendre sans crampes d’estomac l’heure du déjeuner. Dans cette région, nous sommes particulièrement favorisés, car nous y trouvons l’igname, qui est une grande ressource, puisqu’elle remplace la pomme de terre, et qu’elle peut être mangée bouillie à l’eau ou grillée au feu, et froide ou chaude. L’igname n’a qu’un seul défaut, c’est celui d’être d’un poids trop lourd pour en emporter de gros approvisionnements.
Il faut au moins 3 kilos d’ignames par indigène et par jour, tandis que 500 grammes de riz font le même office.
Dimanche 15 janvier 1888. — Notre petite caravane se met en route au petit jour. Le terrain est toujours le même, les ruines sont encore très nombreuses. Vers dix heures nous atteignons une jolie petite rivière à eau ferrugineuse ; elle se nomme Bani, « petit fleuve » ; c’est le second cours d’eau que nous rencontrons dont les eaux ne sont pas tributaires du Niger. Les indigènes me disent que c’est un des bras de la rivière de Léra. Les rives sont bien boisées, les abords marécageux, difficiles à traverser. Il y a des traces de jeunes hippopotames, ce qui semblerait indiquer qu’un peu plus en aval se trouve un bief plus profond, car ici l’eau n’a que 30 centimètres de profondeur.
Ruines de l’ancien Niélé.
Derrière le Oumalokho konkili, qui est sur la rive gauche du Bani, on voit les ruines d’Oumalokho, dont les habitants sont établis maintenant aux environs de Niélé.
Sur les bords d’une des cuvettes marécageuses que nous traversons, le vieux Ouattara me signale un groupe de ruines qu’on nomme Dougou-ouolo. A midi nous campons sur les bords d’un petit marécage dont l’eau est détestable, tellement elle est chargée de fer et de matières organiques.
Après nous être réconfortés d’un peu de riz cuit dans cette eau sale, nous repartons de bonne heure afin d’atteindre avant la nuit les ruines de l’ancien Niélé. Les ruines, moins nombreuses, sont plus grandes, et partout on voit de jolis bosquets sacrés dans lesquels la végétation est luxuriante. Les feuilles ont des nuances indéfinissables, des tons délicieusement variés, depuis le vert tendre jusqu’à la teinte la plus sombre. On est tenté de camper à chaque pas.
La marche de cet après-midi est très pénible : à l’ardeur du soleil vient s’ajouter la réverbération excessive et la chaleur de l’air chauffé par l’incendie de la plaine ; partout les hautes herbes sont en feu, et à plusieurs reprises la caravane se voit obligée de s’arrêter pour couper des branches vertes et éteindre le feu qui nous environne. Le passage des endroits marécageux est rendu très pénible par des trous profonds de trente à quarante centimètres qu’ont laissés des troupes d’éléphants.