Les bœufs sont très vigoureux et pourraient servir d’animaux de trait, mais ils sont en moins bon état que ceux de Fourou, remarquables par leur structure râblée, et qui constituent plutôt, comme je l’ai dit, le véritable animal de boucherie du Soudan.
Les captifs des togoda des environs sont tous laids sans exception, et aucun d’eux n’est vêtu. Les femmes s’enroulent autour des reins une vingtaine de cordelettes en peau composées chacune de trois lanières de la grosseur d’une forte ficelle ; les extrémités se terminent d’un côté par une boutonnière, de l’autre par un nœud. A ces cordelettes sont suspendus de petits objets en cuivre fondu représentant des tortues, des lézards ou des chevaux[39] ; ils sont confectionnés par les lokho (caste de forgerons), dont les femmes sont réputées fort belles ; cette caste d’artisans n’est pas méprisée comme les autres.
Certaines jeunes filles portent, en outre, par devant et par derrière, une sorte de petit bouclier en bois en forme de triangle, dont l’angle aigu un peu courbé se termine entre les jambes. Ils sont fixés aux cordelettes à l’aide d’un passant en bois dans lequel on introduit cinq ou six petites ceintures.
Les captifs sont relativement bien stylés, les hommes ne m’ont jamais parlé sans s’incliner profondément ni enlever leur bonnet ; pour saluer, les femmes s’agenouillent devant moi face en arrière, c’est-à-dire en me présentant le dos.
Les hommes actuellement n’ont pas grande occupation : presque toutes les récoltes sont rentrées. Dans les togoda que j’ai visités, ils bâtissaient de nouvelles cases et réparaient l’enceinte. Quant aux femmes, à part la corvée de bois ou la cueillette du coton qu’elles font tous les matins, elles sont occupées à préparer les aliments, à piler ou à moudre du grain, ou bien à cuire du dolo, le village n’étant pour ainsi dire qu’une grande brasserie.
Cette boisson est préparée ici d’une manière un peu différente que sur la rive gauche du Niger. Quand le maïs ou mil germé est pilé, on le laisse macérer plusieurs jours dans de l’eau avec des tiges de gombo pilées et une grande quantité de piment. Préparée de la sorte, cette boisson est moins goûtée par l’Européen : l’odeur qu’elle répand est désagréable. La liqueur est forte et enivrante : je ne pouvais la boire que bien étendue d’eau.
Dans la soirée seulement, pendant que les hommes s’enivrent, les femmes filent le coton, soit à la lueur de feux, soit au clair de lune.
Le togoda que j’habite renferme une famille de fono, sorte d’orfèvres, dont j’ai déjà parlé à Fourou. Leurs femmes, dans la journée, sont occupées, dans un gros trou recouvert de branchages, à faire de la vannerie et à confectionner des chapeaux en paille. Les fono forment une sorte de caste qui est très redoutée ; les Siène-ré les disent sorciers et les évitent absolument, comme dans le Kaarta et le Bélédougou on évite les koulé (raccommodeurs de calebasses).
Dès que j’en eus l’occasion, je fis demander au Ouattara s’il ne convenait pas de faire parvenir de suite à Pégué les cadeaux que je lui destinais ; ce dernier me conseilla d’attendre que je sois rentré à Niélé, ce qui devait se faire dès que je serais entièrement rétabli. Au bout de quelques jours j’envoyai le chef du togoda demander à Pégué la permission de rentrer dans son village. Le soir il revenait, me disant que le fanfollo (roi) allait faire une expédition de trois ou quatre jours, qu’il n’avait pas le temps de s’occuper de moi pour le moment, mais que dès son retour il m’enverrait chercher, et que je pouvais être persuadé de son amitié sincère, sans laquelle il ne m’aurait pas offert l’hospitalité dans un de ses villages.
Le délai étant largement écoulé et les visites des gens de Pégué se faisant rares, je me décidai à envoyer Diawé en reconnaissance à Niélé ; il revint au bout de quelques heures et me raconta son entrevue avec les gens de Pégué.