Plan de Ngélé ou Niélé.
Aux abords de Fourou, par exemple, où il y a relativement peu de terrains en friche, à cause de la nature ferrugineuse ou marécageuse du sol, les cultures s’étendent à 8 ou 9 kilomètres du village. Les indigènes ne s’y rendent pas volontiers, de crainte d’être enlevés : les cultures en souffrent et les champs sont cultivés avec beaucoup moins de soin que ceux situés dans un rayon moindre.
Il se tient quotidiennement à Niélé trois petits marchés, où l’on trouve à acheter, comme partout, du tabac à priser, de la graisse de cé et des condiments. Les marchés, que j’ai décrits déjà plusieurs fois, sont sans importance, les marchandises de cinquante vendeurs pouvant être toutes achetées pour quelques milliers de cauries. Mais le lundi il y a grand marché ; il se tient au sud de la ville et à l’extérieur sur une place où il y a quelques bombax ; deux de mes hommes que j’y ai envoyés pour acheter du sel m’ont dit n’avoir vu aucune marchandise d’Europe ; il y avait beaucoup de monde, paraît-il, mais pas plus de denrées à vendre qu’à Fourou. L’affluence considérable des visiteurs sur les marchés, à partir de Dioumanténé, tient à ce qu’il s’y débite beaucoup de dolo ; les hommes des environs ne se rendent pas au marché pour vendre ou pour acheter, mais la plupart pour y voir des amis, causer et surtout y boire du dolo ; c’est en quelque sorte la foire de nos campagnes, où l’on voit à côté de vendeurs et d’acheteurs quantité de gens qui viennent pour se distraire.
Le sel (valeur 8 fr. 50 le kilo), la poudre et les chevaux viennent de Kong. Les tissus et marchandises européennes y sont apportés également de temps à autre par les marchands de cette ville, qui les achètent à Salaga ou à Bondoukou.
Bammako est évidemment plus près de Niélé (25 à 30 jours), mais on n’y trouve encore rien à acheter, et si les marchands désirent se procurer perles, articles de Paris, armes, poudre, tissus assortis, ils sont forcés de se rendre à Médine, ce qui porte leur voyage à 60 jours. Avec cela, le passage chez Tiéba et Samory, ces deux souverains si remuants, ne s’effectue jamais sans danger ; de sorte que nous ne sommes pas en mesure d’alimenter avantageusement cette région de nos produits manufacturés ; elle sort de la zone commerciale tributaire du Sénégal et ne peut être alimentée que par les marchés de Salaga et de Bondoukou, distants de 40 jours de marche de Niélé.
Pendant mon séjour à Tiong-i et à Fourou et en vue d’un prochain passage dans le Follona ou les régions avoisinantes, j’avais obtenu sur ce pays et ses habitants quelques renseignements que je n’avais pas consignés sur mon journal, ayant toujours l’espoir de visiter en tout ou en partie cet intéressant pays.
Un de mes informateurs était un Tagoua[42] de Ngokho. C’est de lui que je tiens à peu près tous les renseignements que je vais consigner ici.
Niélé, d’après la légende, aurait été fondé par des chasseurs presque blancs, venus du nord : des Arabes, dit-on. Ces chasseurs seraient arrivés il y a plusieurs centaines d’années dans le Follona, où ils vivaient exclusivement du produit de leur chasse ; longtemps ils ont vécu à l’état nomade, campant par-ci par-là avec leurs meutes de chiens ; enfin, un beau jour, ayant trouvé un emplacement qui leur convenait pour s’y établir définitivement, ils cueillirent des feuilles aux arbres du marigot du vieux Niélé et les portèrent aux chefs du pays en leur disant : « Il y a longtemps que nous voyageons dans votre pays ; nous avons trouvé maintenant un endroit où il y a beaucoup de gibier ; voici des feuilles que nous avons coupées aux arbres qui ombragent la rivière près de laquelle nous voudrions nous établir : si vous y consentez, le pays ne manquera jamais de viande séchée : vous la trouverez toujours chez nous. » Les chefs siène-ré ayant accordé la permission qu’on leur demandait, les chasseurs fondèrent un village, qu’ils nommèrent Nouélé, ce qui dans leur langue voulait dire : « Qui nous est donné ». J’ai cherché ce mot dans mon dictionnaire arabe et j’ai en effet trouvé que Nouélé, نوال, voulait dire « don, cadeau ». Au bout de nombreuses années, la population s’étant accrue, et le gibier faisant défaut, ils procédèrent de la même façon et fondèrent plus dans l’est un autre village, qu’ils nommèrent Kabara. C’est le Kawara actuel. Si réellement ces chasseurs étaient d’origine maure ou parlaient leur langue, l’étymologie de ce second nom serait « grand », كبر D’après un de mes informateurs, le nom de famille de ces Maures était Noupé, qu’ils ont conservé pendant fort longtemps ; cependant, dans la suite, les Siène-ré ne les désignaient plus que sous le nom de Nampou, ce qui veut dire « étrangers ». Les Mandé les appelaient Lounatié, mot qui en mandé a le même sens.
Le vieux Ouattara et les autres gens de Niélé avec lesquels j’ai eu des relations n’en savaient pas plus long, mais ils m’ont confirmé cette histoire de la fondation de Niélé et de Kabara par des Nampou chasseurs. Je comptais éclaircir cette question auprès de quelque musulman instruit de Niélé, si toutefois j’avais eu le bonheur d’en trouver un : malheureusement je n’ai pas eu cette chance pendant mon séjour ici.