A mon arrivée à Makhandougou, Ardjouma me conduit directement chez son père, qui habite la partie est des ruines du village principal, près du chemin de Déra. Après m’avoir souhaité la bienvenue, le vieillard me mène par la main dans le local qu’il avait installé à mon intention ; il me fait dire que je dois me considérer comme chez moi et ne m’inquiéter de rien ; il donne devant moi ses ordres à ses captifs, qui m’ont paru très soumis et relativement bien élevés. Quelques instants après, un de ses hommes m’apporte la bête qu’il avait engraissée pour moi, un chapon, du lait, du riz, vingt œufs de pintade, du miel et des papayes.

Le local qui m’a été préparé est une construction à un étage ; elle est carrée et a 5 mètres de hauteur. La distribution intérieure est très simple : une chambre au rez-de-chaussée et une au premier étage. La cage de l’escalier, ou plutôt la rampe qui sert à se rendre au premier étage, est prélevée sur les chambres, de sorte que chacune a 2 m. 50 de côté sur 2 mètres.

La chambre du bas prend le jour par une porte en forme de T, et celle du haut par un trou ménagé dans la toiture. Cette lucarne est préservée des intempéries par une petite case en paillote, dont la partie qui fait face au nord est ouverte, mais peut au besoin se fermer à l’aide d’une petite porte en séko (paillasson).

Deux peaux de bœuf constituent l’ameublement de cette construction. Le vieux Ouattara qui m’accompagne me dit que les cases de Pégué sont en tout semblables à celle-ci, intérieurement et extérieurement.

Le vieux musulman, originaire de Kawara, n’est pas un lettré, il sait tant bien que mal lire son Coran ; cependant, il a réussi à acquérir dans la contrée un certain renom par sa piété et par la stricte observation des pratiques religieuses. J’allai le voir dans la journée et lui envoyai en cadeau : un beau pistolet à deux coups, de la coutellerie, des étoffes, des glaces, des fournitures de bureau, etc.

Il parut très satisfait et le soir, après le dîner, se mit amicalement à ma disposition. Je le questionnai sur Niélé et Kawara ; malheureusement il ne m’apprit rien de nouveau (il me confirma simplement ce que j’ai consigné plus haut au sujet de la fondation de ces deux villes). Puis il me parla longuement des malheurs qui étaient survenus à son pays, et ne me cacha pas qu’il en prévoyait encore d’autres après la fin de la guerre Tiéba-Samory. Les inquiétudes de ce brave musulman sont pleinement justifiées ; son pays traverse, pour le moment, une mauvaise crise, la politique suivie par Pégué étant contraire aux intérêts de son pays, comme je l’ai déjà dit.

Il me raconta que je n’étais pas pour lui un inconnu et qu’il m’avait vu en rêve. « Le pays dans lequel tu vas entrer est difficile, me dit-il, mais pour que tu sois venu jusqu’ici il faut que tu aies beaucoup de force dans la tête (de volonté), et tu passeras partout avec l’aide de Dieu ; je te le souhaite de tout cœur. » Sur ces mots il prit congé de moi, me donna sa bénédiction et ordonna à son fils Ardjouma de m’accompagner jusqu’à Déra et au besoin jusque chez Iamory.

Dimanche 5 février. — Déra étant assez loin et séparé de Makhandougou par un petit fleuve, je me mets en route à trois heures du matin, par un beau clair de lune ; il n’existe aucun village ni sur la route, ni à droite ni à gauche ; le pays est presque plat ; on traverse cependant plusieurs bas-fonds marécageux, dont l’un est agrémenté d’un groupe d’une vingtaine de palmiers : ce sont les premiers que je vois depuis fort longtemps. Le terrain est un peu boisé. Les arbres rabougris sont rares et font place à de beaux arbres de haute futaie. Bientôt on aperçoit sur la gauche la bordure verte d’un gros cours d’eau qui porte les eaux des environs de Niélé au fleuve de Léra. Le confluent de cette rivière, qui a 10 à 15 mètres de largeur, est à 1 kilomètre environ au nord du gué de Léra.

A sept heures, après avoir cheminé quelques instants dans un fouillis de verdure, qui offre aux voyageurs de jolis campements, on atteint les bords de la rivière de Léra. Cette rivière vient du Kénédougou et coule vers le sud-est ; elle sert ici de limite entre les États de Pégué et le pays de Kong. Sa largeur est de 50 mètres quand son lit est plein ; actuellement il n’y a que 20 mètres de largeur d’eau, et sa profondeur au gué est de 80 centimètres. Ses berges sont difficiles. Dans le lit de la rivière on trouve du gros sable et quelques roches de grès noir qu’on prend de loin pour du basalte. Son courant est assez fort ici, car en amont, près de son confluent avec l’autre rivière, il y a une chute. En hivernage, le passage se fait à l’aide d’une pirogue qui appartient aux gens de Léra. Le point de passage des pirogues est à quelques centaines de mètres en aval du gué.

La rive gauche est bien moins boisée ; elle se relève rapidement, et bientôt on atteint des champs ; deux heures après on est à Léra (ou Déra).