Mercredi 8. — Tiéba, chef de Karabarasou, me conduit à quelques kilomètres au sud de son village, chez son frère Ali, chef de Wangolédougou : « De là, me dit-il, en une demi-heure on gagne facilement Kanniara. » A mon arrivée, Ali, grand et bel homme, me reçoit fort bien, mais il refuse absolument de me conduire le jour même chez Iamory. « Tu es le premier blanc qui vient dans notre pays : tu ne peux passer chez moi sans accepter l’hospitalité ; tu ne manqueras de rien : tu n’as qu’à commander, tu verras que tout le monde est à tes ordres. » Je dus, à mon grand regret, me résigner à passer la journée ici.

C’était jour de marché. Dans l’après-midi, le village, qui est très petit, était rempli de gens des environs, réunis pour boire du dolo. Ici, tous les Mandé-Dioula sont musulmans et font religieusement le salam, mais la grande majorité d’entre eux boit du dolo ; ceux qui n’en boivent pas et qui observent exactement les pratiques religieuses portent tous le titre de karamokho (« karan-mokho », karan, étymologie arabe : instruire ; mokho, « homme », étymologie mandé) ; ils sont bons musulmans, mais tolérants, et n’ont rien du fanatisme des musulmans foulbé du Macina ou des Toucouleur.

Dans la soirée je reçois la visite de gens de Kong de passage ici. Ils viennent de Sikasso par Soubakhalé, Sindou et Léra, et conduisent vingt-deux sofa de Samory qu’ils ont achetés à Tiéba pour de la poudre. Ils vont, disent-ils, en revendre une partie contre de la poudre, des armes et de l’or dans le Djimni et le Gottogo (Bondoukou).

D’après ces hommes, la situation à Sikasso serait toujours la même. Baffa, dont le diassa a été pris par Tiéba, ainsi que Liganfali ont reporté leurs diassa vers la route de Daoulabougou. Tiéba, de son côté, leur a opposé de nouveaux diassa. Sikasso n’est pas coupé de son pays, et même, si Samory l’investit complètement, il sera longtemps à s’en emparer : les approvisionnements en vivres sont considérables dans le village. Ils m’ont appris que le bruit courait qu’Ahmadou, sultan de Ségou, venait de mourir[44], ainsi que la mort de l’almamy Saouty, chef religieux de Kong, pour lequel j’étais porteur d’une lettre de recommandation de la part d’El-Hadj Mahmadou Lamini ez-Znéin, de Ténetou.

Jeudi 9 février. — Ce n’est pas sans anxiété que je me mets en route ce matin. Jusqu’à présent j’ai eu tellement peu à me louer de mes relations avec les chefs des pays que j’ai traversés, que je conserve toujours des craintes pour le sort de mon expédition.

Dans le Soudan, les chefs sont tout-puissants sur leurs sujets, mais ils se sentent bien inférieurs à l’Européen. Aussi, comme tout voyageur blanc leur inspire une certaine méfiance, quand ils ne sont pas d’avance décidés à le laisser passer, ils n’abordent jamais la discussion avec lui et prennent trop souvent le parti du chef de Tengréla, de Pégué, etc., en refusant catégoriquement une entrevue. Ici ce n’était certes pas le cas, puisque Iamory m’autorisait à aller le voir ; mais obtiendrais-je de lui la permission de continuer ma route ?

Indigènes buvant le dolo au marché de Wangolédougou.

A Déra on m’avait fait un portrait peu séduisant de Iamory ; on me l’avait présenté comme un chef despote rançonnant les marchands et leur faisant subir toutes les vexations imaginables. Je ne tarderai pas à être fixé : Kanniara n’est éloigné de Wangolédougou que de 2 kilomètres.

En arrivant, on me met en possession d’une case préparée pour moi à côté de celles de Iamory et l’on m’y installe. Ali me présente ensuite à Iamory. C’est un grand bel homme, ayant quelque ressemblance avec nos traitants wolof ; il est malheureusement un peu défiguré par le tatouage des Mandé-Dioula, qui consiste en trois grandes entailles partant des tempes et de l’oreille et venant rayonner aux coins de la bouche.