Dès les premières paroles je fus rassuré : Iamory m’informa que depuis fort longtemps on lui avait annoncé, d’abord ma présence chez Samory, ensuite chez Tiéba et chez Pégué. « De mauvais bruits couraient sur ton compte, me dit-il. Samory avait dit partout que tu commandais beaucoup de soldats et que tu venais l’aider. Quoique nous sachions que les blancs n’ont aucune raison de faire la guerre, puisqu’ils ne font pas de captifs, nous avons cru devoir contrôler un peu ces nouvelles et surveiller tes actes. Comme partout où tu as passé, tu as laissé de bons souvenirs, la route t’est ouverte ; tu entreras à Kong comme tu le désires, et de là tu iras où bon te semblera. Je te promets notre appui. »
En arrivant dans un village ou chez un chef auquel on a quelque chose à demander, il faut bien se garder de lui dire tout de suite ce que l’on veut de lui. Si pressante que soit la mission que vous avez à remplir, il ne faut en exposer le sujet qu’au bout de plusieurs entrevues.
Les premières audiences sont consacrées aux salutations, souhaits de bienvenue, puis viennent les politesses que l’on se fait réciproquement, envois de cadeaux, etc.
Dès le deuxième ou le troisième jour, des gens de la maison du chef viennent habilement vous sonder ; il est bon de ne se déboutonner que graduellement et de laisser ses intentions dans le vague. Le chef, peu à peu éclairé sur vos projets, consulte ensuite son entourage, s’enquiert de l’opinion publique, qu’il est toujours bon de préparer ou de gagner à sa cause en amadouant quelques tribuns ; puis, seulement quand il s’est tracé une ligne de conduite, le chef vous fait demander ; généralement ce n’est que pour la forme qu’il vous interroge, sa résolution étant prise d’avance.
Cela rappelle un peu le rôle de la presse en pays civilisé, qui peu à peu fait germer une idée, en prépare et active la maturité, de façon à la faire accepter par l’opinion publique.
Mais Iamory est un homme très intelligent et le système des tergiversations est inutile avec lui.
Dans la journée, après lui avoir envoyé un beau cadeau, consistant en armes, vêtements et menus objets, j’allai le remercier de nouveau de son accueil sympathique. Je lui expliquai le but de mon voyage et lui parlai longuement de nos établissements commerciaux, qui tendaient de jour en jour à se rapprocher de son pays, ainsi que ceux de la côte, d’Assinie et de Grand-Bassam. Iamory prit grand intérêt à tout ce que je lui expliquai, me demanda des renseignements complémentaires sur la France et notre situation politique en Europe et m’affirma que je serais bien accueilli partout.
Iamory est un Ouattara, cousin de Karamokho-Oulé Ouattara, chef de Kong ; il réside, en temps ordinaire, à Birindarasou, à une journée de marche au nord de Kong ; mais, depuis l’ouverture des hostilités entre Tiéba et Samory, il s’est porté sur la frontière pour surveiller les événements.
Ali me présente à Iamori.