CHAPITRE VI
Avantages et inconvénients des déguisements pour l’explorateur. — Entrée à Kong. — Réception des autorités. — Curiosité de la population. — Je suis obligé de parler en public pour dissiper les craintes que mon arrivée avait éveillées. — Bienveillance des Ouattara. — Discours des chefs. — Description de la ville. — Division administrative et répartition du pouvoir. — Mosquées. — Population. — Esprit tolérant des musulmans. — Le commerce à Kong. — Mœurs, divertissements, costumes masculins et féminins. — La numération des Mandé de Kong. — Crédit, valeur de l’or, de l’argent et des cauries. — Le kola me rend de grands services ; ses propriétés. — Limites de culture du kola. — Bénéfices que réalisent les marchands. — Du sel. — Des différents objets de commerce. — Lieux d’importation et d’exportation. — Le marché. — Achat d’un cheval et articles d’Europe que j’ai vendus. — Objets d’Europe qu’on m’a demandés. — Desiderata de Kong. — Superstition. — Avenir commercial de Kong. — Histoire de Kong. — Tableau généalogique de la famille régnante. — Rôle de l’imam. — Dispositions pour le départ. — Choix d’une route et d’un itinéraire vers le Mossi. — Comment je me procurai des informations géographiques. — Fac-similé et texte du sauf-conduit délivré par les autorités de Kong. — Départ et composition de la mission.
Mes hommes m’avaient suggéré de me déguiser en musulman pour faire mon entrée à Kong. Mais comme je ne voyais aucun avantage à cela, et puisque partout je m’étais présenté comme Français et comme chrétien, je ne donnai aucune suite à cette idée.
Du reste, les déguisements sont toujours dangereux : quel est celui de nous qui peut se vanter de parler assez bien l’arabe pour tromper les indigènes et se faire passer pour Arabe ou Peul (les deux seules races bistrées qui existent au Soudan) ?
Et quand cela serait, peut-on répondre que dans un accès de colère ou dans un moment d’emportement on ne lancera pas un énergique juron qui sûrement sera dans la langue maternelle ? Et pendant les accès de fièvre, dans les rêves, pensez-vous que l’on va s’exprimer en arabe ?
Une fois la supercherie découverte, la méfiance s’éveille chez l’indigène, on est considéré comme suspect : il ne peut en résulter que des inconvénients pouvant faire échouer l’explorateur.
Quel avantage sérieux peut-on tirer d’un déguisement ? Il faut se soumettre aux pratiques musulmanes, s’astreindre à ne jamais s’informer de rien, puisqu’on est censé tout connaître dans le pays. Plus d’itinéraires, plus de renseignements, et puis quelle compensation ? Aucune. Le blanc a partout un prestige que n’a pas le musulman ; il a la réputation, bien justifiée, d’être plus instruit que n’importe quel pèlerin de la Mecque. Le musulman respecte les gens instruits : tout en discutant théologie avec eux on peut leur parler de notre armée, de notre forme de gouvernement, de la façon dont se rend la justice, de notre commerce, de notre industrie, et ils savent bien nous apprécier.
Si Caillié a réussi à traverser l’Afrique, c’est grâce à sa connaissance du mandé, et surtout à l’intelligente fable qu’il avait imaginée, en se donnant comme fils de musulmans élevé par des chrétiens et ne connaissant que médiocrement les pratiques religieuses.
Il n’est pas si aisé qu’on le pense de se faire passer pour musulman, et savoir réciter une ou deux prières est à la portée de tout le monde. C’est surtout dans les détails insignifiants que l’on reconnaît le profane, et j’étonnerai beaucoup en disant que ce que je considère le plus difficile est de savoir faire ses ablutions et se laver des pieds à la tête avec 25 centilitres d’eau, comme le font les musulmans.
Si Caillié a réussi à se faire passer pour musulman, c’est bien ce qui l’a empêché de préparer son itinéraire, de rapporter les noms des pays qu’il a traversés et surtout de conclure aucun traité ni convention. Il est donc préférable de rester ce que l’on est. Marcher sans nier sa religion et sa nationalité est une audace qui ne peut inspirer que le respect aux noirs et leur prouver notre force.