Dans la journée je reçus la visite de Diarawary Ouattara et de Karamokho-Oulé accompagnés des chefs de qbaïla et de nombreux notables, tous musulmans lettrés. Ils venaient me prier d’expliquer en public les motifs qui m’avaient amené à Kong.

Je me mis à leur disposition et commençai à leur parler de la France, de l’établissement des Français sur le haut Niger, de la création de postes fortifiés destinés à protéger les marchands qui circulent sur le grand chemin reliant le Sénégal au Niger.

« Depuis fort longtemps, leur dis-je, les Français connaissent le nom de la ville de Kong ; nous savons aussi que le pays est commandé par une famille de Ouattara, que les habitants sont paisibles et ne font jamais la guerre, qu’ils sont actifs et commerçants, et que ce sont eux qui drainent dans toute la boucle du Niger les produits européens. Ce sont ces qualités qui ont décidé mon gouvernement à vous envoyer quelqu’un afin de lier des relations plus étroites avec vous.

« J’ai aussi pour mission de voir quels sont nos produits, tissus, armes, perles, etc., qui plaisent le mieux aux habitants, afin d’informer nos fabricants, à mon retour en France, de ce qu’il convient d’envoyer ici soit par le Niger, soit par la côte. Mais, avant de faire charger de grands bateaux de nos produits, il me faut connaître aussi ce que l’on peut obtenir en échange de nos marchandises, séjourner quelques semaines à Kong, et voir ensuite les autres grands centres commerciaux de la boucle du Niger. Je me propose donc de visiter surtout le Mossi : mais, comme je n’ai que fort peu de renseignements sur cette région, je ne suis pas fixé sur la route que je vais prendre. Je voudrais pouvoir commencer par le Yatenga ou Waghadougou, et ensuite faire retour à Kong, pour de là gagner la mer par Bondoukou et Krinjabo, si c’est possible.

« Les Français ne veulent pas s’emparer du pays des noirs. Vous savez tous que nous n’avons pas besoin d’esclaves, vous savez aussi qu’il y a plusieurs siècles que nos bateaux viennent porter nos produits à la côte sans que nous ayons cherché en aucune façon à nous emparer des pays voisins, ce qui nous serait cependant facile avec les forces militaires dont nous disposons. »

Réponse de Karamokho-Oulé :

« Nasara (chrétien), ton parler est celui d’un homme qui parle droit, nous avons tous compris ce que tu viens de dire, je te remercie au nom de tous ; mais j’ai encore quelque chose dans le cœur qu’il faut que je te dise, c’est pour cela que nous nous sommes réunis. De mauvais bruits ont couru sur ton compte, on te soupçonne d’être un émissaire de Samory ; donne-nous quelques explications à ce sujet. »

Je n’eus pas de peine à prouver que je n’étais pas aux ordres de Samory et que je n’étais allé à Sikasso que pour lui demander l’autorisation de traverser son pays. Comme on sait ici que je ne suis resté que trois jours au camp de Samory et que je n’ai emmené que deux hommes, laissant mon convoi en arrière sur la route que je devais suivre pour arriver à Kong, tout le monde se déclara satisfait, d’autant plus qu’un interrupteur cria : « Si ce blanc est un mauvais homme, est-ce que Pégué, qui est notre ami, l’aurait remis entre les mains de Iamory ? »

Karamokho-Oulé déclara ensuite qu’il était très heureux que j’eusse pu prouver mon innocence ; pour son compte, il était convaincu qu’un blanc ne faisait pas de métier semblable. C’est pourquoi, sans m’interroger et m’avoir vu, il m’a pris sous sa protection.

« Si Dieu t’a laissé traverser tant de pays, dit-il en forme de conclusion, c’est que c’est sa volonté ; ce n’est pas nous qui pouvons agir contre la volonté du Tout-Puissant. »