J’évalue la population de Kong à 15000 habitants[54] Dioula-Mandé et leurs captifs. On n’y parle que le mandé, qui est, à peu de chose près, analogue au dialecte de ma grammaire bambara ; comme différence sensible, le a-kha auxiliaire qui régit beaucoup de verbes se dit a-ka à Kong.
Presque toute la population est musulmane et se divise en trois classes : 1o les musulmans lettrés, qui constituent la classe éclairée et dirigeante ; 2o les musulmans non lettrés, mais stricts observateurs des préceptes du Coran ; 3o les musulmans qui boivent du dolo.
Tous les musulmans sont très tolérants ; aucun d’eux n’est assez sot pour ne pas prêter une marmite ou une calebasse à un infidèle, comme cela a lieu dans quelques contrées habitées par des Foulbé musulmans. Ils savent également qu’il y a trois religions principales, qu’ils nomment Mouça Sila, Insa Sila, Mohammadou Sila[55]. Ils m’ont souvent interrogé sur les différences qu’offrent ces trois religions entre elles, mais aucun d’eux n’a été assez sot pour me dire que la religion musulmane est la meilleure, je dois le dire à leur louange. Plusieurs d’entre eux m’ont affirmé qu’ils considéraient ces trois religions comme identiques, parce qu’elles mènent à un même Dieu ; toutes les trois renfermant des gens de valeur, il n’existerait d’après eux aucune raison de proclamer l’une meilleure que l’autre.
Une mosquée de Kong.
Beaucoup de ces Dioula vivent dans l’aisance. Leurs captifs peuplent quelques konkosou d’où ils reçoivent leurs approvisionnements. A côté de ces ressources, leurs enfants, accompagnés de deux ou trois captifs, font un ou deux voyages par an, soit du Gottogo à Bobodioulasou et Djenné, soit dans d’autres régions dont je parlerai plus loin. Le Dioula, qui ne voyage plus, s’occupe lui-même un peu, soit en achetant tous les ans aux gens du Dafina qui viennent ici un ou deux poulains ou pouliches qu’il élève et met en vente à l’âge de deux ou trois ans, dans les régions où l’on fait la guerre : chez Pégué, Samory et Tiéba. Il gagne ainsi deux ou trois captifs par an. D’autres Dioula emploient une partie de leurs captifs, à Kong même, au tissage ou à la teinture. Les filles de l’âge de six, sept ans, vendent et colportent dans la ville des kola, du miel, des ntokho, des sucreries faites avec le miel, des bakhadara[56], des bananes, des papayes, etc., et, à l’instar de nos marchands ambulants de Paris, elles crient tout en marchant :
| Li donna, donna é : | mil doux, doux, voilà ; |
| Niomi baba é : | niomies très grandes, voilà ; |
| Ntokho, siaman, siaman é : | ntokho, beaucoup, beaucoup, voilà ; |
| Ourou baba é : | kola très grands, voilà. |
Il y a aussi des bouchers. Leurs troupeaux ne sont pas dans la ville même, mais à Marrabasou, Kokosou ou dans les faubourgs. Presque tous les jours on peut se procurer de la viande fraîche à des prix raisonnables.
Les femmes des petits marchands, qui sont forcés de passer une partie de l’année au loin, vivent, pendant l’absence de leur mari, en vendant des niomies, des kola, etc. Les malheureux vont chercher du bois au loin et viennent le vendre au marché.
Des barbiers ambulants rasent dans les rues, les carrefours, et font des tournées dans les habitations. Comme en France, ils s’en rapportent souvent à la générosité du client, qui leur paye 10 ou 20 cauries pour s’être fait martyriser la figure pendant un quart d’heure ; l’opération terminée, il y a même la friction : dans une bouteille ayant renfermé du gin se trouve un mélange d’eau et d’huile de palme, dont le client a la faculté de s’enduire le crâne et les joues.