Les rives du fleuve, que j’ai traversé pour la troisième fois, entre Yakasi et Kémokhodianirikoro, ne m’ont pas séduit, et j’ai dû renoncer d’y camper, comme c’était d’abord mon intention. Les abords ne sont pas jolis, les rives sont peu boisées ; j’aurais eu de la peine à y trouver un campement convenable.

Le gué est très mauvais ; il est oblique : après avoir traversé un chenal de 1 mètre de profondeur, on fait un grand détour pour gagner un banc d’alluvions à quelques centaines de mètres en aval. Les berges sont profondément érodées, surtout celle de la rive gauche, qui est à pic et a plus de 20 mètres au-dessus du niveau du fleuve actuellement. En aval du gué il existe un bief très long et très profond, dans lequel je me suis amusé à tirer sur des caïmans, afin de donner une idée de la portée de nos armes aux gens qui nous accompagnent.

En hivernage, le passage des pirogues a lieu en amont, à quelques centaines de mètres du gué.

Le Comoé me paraît navigable pour les pirogues pendant toute l’année, mais les indigènes ne l’utilisent nulle part : les villages riverains ne possèdent chacun qu’une ou deux pirogues, destinées à faire les passages, mais trop mal construites pour effectuer de longs trajets.

Samedi 17 mars. — A mon arrivée à Niambouanbo, Bakary, chef des Komono, me fit installer une case relativement propre et m’envoya deux paniers de mil et une chèvre ; de mon côté, je lui fis cadeau d’une pièce d’étoffe et d’un pistolet, ce qui le combla de joie ; mais là se bornent nos relations. Ce souverain, comme Pégué, a peur que la vue d’un Européen ne lui cause malheur ; je ne communique avec lui que par son griot. Je n’insiste du reste pas pour aller rendre visite à Sa Majesté. Son autorité est à peu près nulle, et elle n’agit que sur les ordres venus de Kong.

Niambouanbo est situé un peu à l’ouest de la route de Djenné. C’est ici que je dois attendre le captif de Kongondinn pour continuer ma route. Ce village, qui comprend la famille royale et ses captifs, n’est pas dans une situation bien prospère et offre peu de ressources ; j’ai cependant trouvé à y acheter un bœuf, que j’ai payé 80 sira, ou 16000 cauries (32 francs). J’ai vendu, pour me procurer les cauries, pour 4 fr. 40 de perles.

La plus grande préoccupation des habitants du village est de s’enivrer de dolo ; dans la matinée ils sont encore abrutis par les libations de la veille, et à partir de midi tout le monde est ivre ; cette race, qui ne comprend plus qu’une quarantaine de villages, est appelée à disparaître sous peu. Les enfants s’enivrent à la mamelle, et les vieux vivent dans un état d’abrutissement complet ; je n’ai pas vu une seule face, un seul regard ayant une expression intelligente.

Les hommes ne sont pas circoncis, ils sont d’une malpropreté révoltante. Dans ces conditions, la syphilis, qui a fait son apparition, ne peut que se développer. J’ai vu des plaies affreuses.

J’aurais voulu profiter des quelques jours que je passe ici pour prendre des notes sur la langue des gens de Niambouanbo, mais il m’a été impossible d’avoir le moindre rapport intelligent avec ces êtres dégradés, et j’ai dû y renoncer.

J’ai ressenti à mon arrivée une forte indisposition, suite de mon séjour extrêmement fatigant à Kong. Le jour, je n’avais pas un moment à moi, c’étaient visites sur visites, palabres sur palabres, et la nuit malheureusement il ne fallait pas songer à dormir : les habitations sont infestées de punaises et tellement surchauffées par le soleil dans la journée qu’il est impossible à un Européen d’y fermer l’œil. J’avais dû établir ma tente au milieu de la cour et j’y passais les nuits tant bien que mal, tourmenté par la vermine, qui me traquait partout.