« Mon père a appris qu’un nasara (chrétien) venait le voir. Mon père n’a pas besoin de voir ni d’avoir de relations avec ce blanc-là, car on ne sait pas ce qu’il vient faire dans le pays. Il ne vient pas y chercher du nafalou (des richesses), puisque tous les nasara sont plus riches que nous et que c’est de chez eux que viennent les armes, la poudre, les étoffes, les couteaux, les miroirs, etc. Mon père m’a envoyé pour le remplacer et demander à ce blanc ce qu’il veut. J’attends qu’il parle. »

Cet insipide discours d’un être fat et borné me mit hors de moi ; j’eus toutes les peines du monde à conserver mon sang-froid ; je réussis cependant à me calmer et à lui faire d’un ton modéré la réponse suivante :

« Quand je suis entré à Kong, j’ai fourni aux chefs toutes les explications sur les motifs qui m’amenaient dans le pays : je n’ai donc pas à les renouveler ici, puisque Sidardougou ne commande pas Kong, et que c’est le contraire qui a lieu. Une lettre de recommandation émanant de Diarawary Ouattara et contresignée par Karamokho-Oulé, chef de Kong, donne l’ordre à Karamokho Koutoubou de me faire conduire à Kotédougou : c’est tout ce que je viens demander ici. Voici cette lettre, qu’on en prenne connaissance. »

La lecture de ce document et sa traduction prirent un certain temps, après lequel on me pria de me retirer pour qu’on pût délibérer. Enfin, une heure après, l’insolent El-Hadj Moussa vint me dire que demain à la première heure, un homme me conduirait à Dissiné, comme on le demandait à son père.

J’avais encore à subir cette vexation de me voir contraint de partir le lendemain sans l’avoir demandé, car il est d’usage chez ces peuples de n’obtenir son départ qu’après l’avoir officiellement sollicité. Or ce n’était pas mon cas : je n’avais demandé à partir ni le lendemain matin, ni le lendemain soir. Je n’étais pas fâché de la chose par elle-même : mon intention était bien de partir le lendemain, l’accueil de la population n’étant pas fait pour m’encourager à rester, mais en d’autres circonstances je n’aurais jamais toléré qu’un noir quel qu’il fût me parlât d’une façon aussi autoritaire que l’a fait le fils peu stylé de Karamokho Koutoubou. Dans ces pays ignorés, ne faut-il pas subir tour à tour avanies et vexations, sans rien dire. Mon but est de réussir à tout prix. Peu m’importe, pourvu que je passe et que je rapporte de nombreux renseignements. Karamokho Koutoubou possède de nombreux captifs, et il a voulu me faire sentir qu’il fallait compter avec lui.

Dans la soirée, El-Hadj Moussa eut l’audace de laisser entendre à l’un de mes domestiques que je pourrais bien faire un cadeau à son père ; et le lendemain matin, malgré son échec de la veille, il renouvela sa démarche auprès de Diawé : « Ton blanc, dit-il, doit avoir dans ses bagages de belles marchandises ; je voudrais lui acheter quelques coudées de riches étoffes. »

Diawé lui répondit devant moi qu’il y avait, en effet, des étoffes excessivement belles dans mes ballots, mais que je n’avais pas pour habitude d’en vendre ; que je les réservais pour offrir comme cadeaux aux personnes dont l’accueil était bienveillant et l’hospitalité large.

Mercredi 4 avril. — Après une heure de marche j’arrive à Dissiné, où je me décide à faire étape pour permettre à mes hommes de faire sécher les bagages et leurs effets, car il a plu pendant toute la nuit à torrents.

L’accueil de la population est bien différent ici ; on m’installe de suite dans une case ; le chef du village et l’imam viennent me voir et me souhaiter la bienvenue. « Dissiné est un village de lounatié (d’étrangers) ; nous n’avons pas besoin de la lettre de recommandation ; tu n’es pas tombé du ciel, et si tu as traversé tant d’autres pays, tu traverseras aussi le nôtre. Si tu veux nous faire plaisir, tu resteras ici encore demain. »

J’accepte avec plaisir : un jour de séjour ici compensera aux yeux des villages situés en avant de moi le mauvais accueil de Sidardougou.