Ce dernier village a, du reste, la réputation de ne pas pratiquer l’hospitalité ; c’est ainsi que pas un marchand voyageant avec moi n’y avait campé la veille et que tous avaient poussé jusqu’à Dissiné.

Dissiné est le dernier village où l’on trouve quelques Dokhosié. Leur territoire est limité à l’ouest par le territoire des Mboin(g), des Tourounga et des Tousia, à l’est par le Lobi, au nord par les Tiéfo, et au sud par les Komono ; au total, il peut comprendre 80 à 100 villages ; la densité de la population ne doit pas dépasser 6 à 7 habitants par kilomètre carré. Cette région ne me paraît pas habitée depuis bien longtemps, la plupart des villages sont de formation récente et placés en pleine brousse, que l’on commence seulement à défricher ; comme villages établis ici de longue date, je n’ai vu que Bougouti, Dablatona, Tavancoro et Gandoudougou. Cela ne veut pas dire que ce pays n’ait jamais été habité ; j’ai, au contraire, vu dans maints endroits d’anciennes traces de culture, des amas de pierres, des sillons à demi effacés, de vieilles traces de défrichement qui prouveraient qu’il y a longtemps le pays était habité, mais qu’il a été ensuite en partie abandonné, puis tout récemment réoccupé.

Les quelques ruines que l’on traverse ne sont pas le résultat de guerres, c’est par superstition seulement que les Dokhosié évacuent leurs villages ; il suffit pour cela que, dans un espace de temps relativement court, il meure deux ou trois personnes dans un village pour qu’immédiatement on déménage.

Le Dokhosié n’a pas, comme le Komono, les traits rudes ; il a moins l’air d’une brute que son voisin ; mais, comme lui, il circule tout nu, n’ayant pour tout vêtement qu’un petit sac en coton dans lequel il renferme ce qu’il a à cacher[75], par-dessus lequel il porte un bila. Les hommes de la classe aisée se couvrent le matin ou le soir d’une méchante couverture en coton dans laquelle ils se drapent fièrement comme dans un plaid. Ils portent généralement les cheveux très longs, en grosses tresses, et se coiffent soit du bonnet dit bammada, soit d’un petit chapeau en paille aussi plat qu’une assiette creuse, dont les bords sont ridiculement petits et ornés de grandes plumes de poules.

Les femmes et les jeunes filles sont à peu près nues ; comme les Komono, elles ont toutes la tête rasée.

La pipe fait essentiellement partie de l’équipement du Dokhosié. Elle est du modèle décrit à Tiong-i, et fabriquée soit en terre, soit en cuivre fondu ; elle est armée d’un tuyau en bambou d’environ un mètre de long, autour duquel sont enroulés des cordonnets. A ces cordonnets sont suspendus des groupes de cauries, des sonnettes, des verroteries, des bagues en cuivre, etc.

Le tabac est cultivé dans le pays. Il est de même qualité que celui qu’on rencontre depuis Léra, de l’espèce dite sira et peut être employé comme tabac à priser. Quand la feuille atteint 7 à 8 centimètres, elle est cueillie et pilée dans un mortier avant qu’elle soit complètement sèche ; on obtient ainsi une sorte de pâte, qui est façonnée à la main en pains ovales de grosseurs diverses et dont le prix varie depuis 5 jusqu’à 40 cauries. Le prix du kilo est de 2 à 3 francs. Malheureusement, comme tout ce que cultivent les noirs, il est récolté en quantité insuffisante, et l’on serait embarrassé d’en trouver une dizaine de kilos dans chaque village.

On trouve dans les villages dokhosié un peu de petit mil (sanio), rarement du sorgho (bimbiri), quelques ignames, des poulets et même quelques bœufs et des chèvres.

La véritable industrie de ce peuple est l’apiculture. Dans tous les villages, les vieux sont occupés à confectionner des ruches. Elles sont de deux espèces : en forme de nasse en paille, ou en écorce d’arbres ; ils emploient de préférence l’écorce du sanan.

La ruche terminée est bien enduite intérieurement d’une épaisse couche de bouse de vache ; elle est ensuite bouchée et l’on n’y laisse que deux ou trois petites ouvertures pour le passage des abeilles. Quand la bouse est bien sèche, on place la ruche au-dessus d’un petit feu allumé avec des bois odoriférants pour la parfumer. Les noirs emploient pour cela la racine d’un arbrisseau à écorce brune et lisse nommé nama, ou ses fruits, grosses cosses plates renfermant un minuscule noyau. Cet arbre et son fruit dégagent au feu une odeur qui ressemble un peu au sucre brûlé ou au cacao ; elle attire la mouche à miel.