Beaucoup de lamokho n’ont pas de village à eux, plus de patrie, et voyagent avec leurs femmes et leurs enfants. Pendant toute l’année ils vont du Gottogo à Dioulasou ou ailleurs ; quand survient tout à fait la mauvaise saison, ils se fixent dans un village offrant quelques ressources en vivres. La femme vend des niomies, le mari se met tisserand et fait de la cotonnade, les enfants s’élèvent comme ils peuvent. Quand ils sont trop petits pour marcher, ils constituent un surcroît de bagages pour la pauvre femme, qui n’est pas pour cela exempte de porter sa charge. Dès que les enfants peuvent trottiner, ils portent des menus objets, nattes, couvertures, etc. ; à sept ou huit ans il leur échoit déjà une charge de 8 à 10 kilos de sel. En marche, quand l’étape a été longue la veille, ou pénible le jour même, à cause de la nature du sol, et que les hommes sont arrivés les premiers, ils retournent au-devant de leurs femmes et prennent leurs charges[76]. En arrivant, les femmes laissent leur charge dans le village et vont au loin chercher de l’eau ; les hommes vont couper du bois. On mange quand on peut, le premier repas n’étant prêt que dans l’après-midi. Les travaux terminés, le lamokho revêt un boubou propre et goûte un peu de repos tout en s’informant auprès des gens qui marchent en sens inverse des prix de vente du kola ou du sel dans les marchés situés en avant. Comme on le voit, ils mènent une existence pénible, et pour s’épargner quelque souffrance ou augmenter un peu leur bien-être ils sont forcés de faire entrer en ligne de compte la nature du sol, l’état de la route, l’éloignement des villages des endroits où il y a de l’eau, la facilité de se procurer des vivres, du bois, etc.
L’Européen qui voyage par ici est forcé de les imiter. Comme il n’a jamais de renseignements précis sur la route à suivre, et qu’il ne trouve pas d’autre nourriture que du mil pour lui et son personnel, il ne peut qu’exceptionnellement camper dans la brousse, encore faut-il que son mil soit moulu la veille. Le riz et les ignames, qui se préparent si facilement, sont très difficiles à se procurer ici ; si par hasard on trouve à acheter une calebasse de riz, il n’est pas décortiqué et il faut le faire piler comme le mil.
Cette région est en outre pénible à traverser. La chaleur est étouffante. Le sol, en général constitué de granit, est dans beaucoup d’endroits dépourvu de végétation, il renvoie la chaleur ; c’est une réverbération pénible à supporter, et l’Européen est continuellement en danger d’accès pernicieux. A partir de sept heures du matin, les animaux avancent déjà péniblement, s’arrêtent sous les arbres qui offrent un peu d’ombre, espérant y camper ; comme nous, ils souffrent énormément de la chaleur. Dans l’après-midi on goûte difficilement du repos.
Quoique les sadioumé[77] soient arrivés, l’hivernage n’est pas encore établi ; l’air est saturé d’électricité ; on subit tous les désagréments de l’orage qui approche, mais on n’en a pas le bénéfice ; l’eau ne tombe pas encore fréquemment et l’on ne jouit pas de l’abaissement de la température qui suit d’ordinaire la tornade.
Dimanche 8 avril. — Les Tiéfo de Lanfiala et de Ndodougou se sont emparés du sel de quelques Dioula, et afin de ne pas être mêlé à ce conflit je crois prudent de changer mon itinéraire et de prendre un chemin plus à l’est pour me rendre à Dasoulami.
Le chemin dont je fais choix est en réalité plus court que celui de Ndodougou, mais l’ascension de la montagne est, paraît-il, très pénible avec les animaux. Comme l’étape est longue et fatigante, je me mets en route à quatre heures du matin en compagnie du fils du chef de Koumandakha. On chemine d’abord sur un plateau ferrugineux auquel fait suite une large bande de terre végétale cultivée par les gens de Ningabé, petit village qu’on laisse à gauche sans l’apercevoir.
Au petit jour nous avons à quelques kilomètres devant nous une grande ligne bleue : c’est sur ce plateau que se trouvent Dasoulami et Bobo-Dioulasou. A sept heures et demie nous arrivons au pied de ce soulèvement qui a beaucoup d’analogie avec celui de Solinta (Soudan français), mais il est un peu moins élevé que ce dernier et l’on peut monter assez haut dans les éboulis sans décharger les animaux.
Comme toutes les hauteurs à parois verticales, celle-ci offre à l’œil complaisant les combinaisons et les figures géométriques les plus singulières : à droite on croit voir les vestiges d’un château moyen âge, des donjons à demi écroulés ; ailleurs, des courtines à moitié désagrégées.
C’est entre deux de ces soi-disant donjons que monte le sentier. Pendant que mes hommes hissent, avec des cordes, bagages et animaux sur le plateau, je jette un coup d’œil d’ensemble sur la région que je viens de traverser. On jouit, de ces hauteurs, d’une vue splendide.
Dans le sud-sud-ouest je reconnais facilement les deux pics de Diarakrou et de Lokhognilé ; plus près de nous, j’aperçois aussi les collines ferrugineuses à l’ouest de Tavancoro et de Dandougou.