C’est ridicule, mais absolument vrai : ces gens-là, Dioula et autres, nous considèrent comme des êtres surnaturels ; j’ai vu de braves gens avoir tellement peur de ma table, qu’ils venaient me prier de manger par terre. Je n’ai jamais pu comprendre ce qui dans ce meuble inoffensif pouvait inspirer une pareille terreur ; ma table est du modèle le plus simple qu’on puisse imaginer : le plateau est en bois blanc et le pied qui le supporte est un X.

Des musulmans lettrés sont venus à plusieurs reprises me demander si nous vivions dans l’eau comme les poissons ; comme j’essayais de leur prouver que non, l’un d’eux me dit brusquement : « Tu n’oses pas l’avouer, mais toi-même, on t’a vu te glisser dans un grand linge plein d’eau et y respirer. » J’ai de suite pensé à mon tub, qui contient environ 15 à 20 litres d’eau. Je le leur ai fait voir, mais ne les ai pas convaincus.

Le plateau de Dasoulami-Dioulasou est très grand. A l’ouest il s’étend fort loin et dans l’est il se termine près de Kotédougou ; vers le nord il s’affaisse insensiblement pour mourir sur les bords du Baoulé (une des branches de la Volta noire) (branche occidentale de la Volta). Sa constitution géologique est semblable à celle des pays que j’ai traversés de Kong jusqu’ici.

Habitations et magasins de mil des Tiéfo.

Le sous-sol est constitué de granit par-dessus lequel on rencontre assez fréquemment du grès stratifié très friable ou du schiste marneux. Au-dessus du grès et mélangé à ce dernier on trouve, mais rarement, un peu d’argile rouge mélangée à des agglomérés de fer. La végétation est luxuriante dans quelques endroits où la nappe d’eau est peu profonde, mais en général elle est rabougrie et clairsemée. La région est relativement bien arrosée, surtout au nord des Komono, mais les Dokhosié ont établi leurs villages à des distances quelquefois très grandes des biefs contenant de l’eau toute l’année. Sidardougou est le seul village possédant un puits. Les habitants, trop négligents, l’ont laissé s’écrouler à moitié et préfèrent boire de l’eau croupie qu’ils prennent dans une mare au nord du village.

La flore est la même que celle de notre Soudan ; le baobab cependant est devenu très rare, il est remplacé par le rônier, dont les indigènes tirent ici un vin de palme. Les Mandé-Dioula nomment cette boisson mboin. Ce palmier, de très belle venue en Casamance et même dans le Cayor, est ici beaucoup plus chétif ; dès qu’il a un mètre de hauteur il est mis en perce ; quand il est plus grand, les indigènes enfoncent dans le tronc de solides chevilles en bois pour qu’on puisse atteindre sans fatigue son sommet et y accrocher les boulines (calebasses) destinées à récolter le vin. Ce mode d’ascension dispense de l’emploi de la ceinture en liane à l’aide de laquelle les Sérères et les Diola de la Casamance grimpent sur les palmiers.

Le gibier à poil est peu abondant. De temps à autre on rencontre une bande de singes rouges dits pleureurs ou bien des singes noirs à long poil, à tête et queue blanches. Je n’ai pas vu de cynocéphales. On trouve aussi ici une variété de perruches grises un peu plus grosses que les youyou, mais également à courte queue comme ces derniers.

18 avril. — Arrivé le 8 avril à Dasoulami, j’ai dû, à cause du caractère superstitieux de la population, y prolonger mon séjour jusqu’au 17 du même mois.

Les musulmans lettrés et tous les habitants en général ont été très bienveillants à mon égard, je leur ai du reste fait de nombreux cadeaux, ce qui n’a pas peu contribué à me concilier leur amitié. J’ai trouvé ici un Sonninké nommé Mory Sory, originaire de Gondiourou, près Médine (Soudan français), qui a fait pour moi de la propagande tant qu’il a pu. Comme il jouit ici d’une grande considération, il est très écouté ; c’est chez lui que descendent les gens du Mossi, lui-même étant marié avec une femme du Yatenga et une autre de Mani.