El-Hadj Mohammadou se créa peu à peu un petit État, à cheval sur le fleuve de Boromo, comprenant une dizaine de villages gourounsi et niéniégué, avec Ouahabou comme capitale. A sa mort, on envoya chercher son frère qui résidait à Komina (Ganadougou), mais ce dernier était mort depuis longtemps ; on confia alors le pouvoir au fils de ce frère, à Karamokho Mouktar, neveu de El-Hadj Mohammadou. Il est encore chef de ce petit État, qui ne comprend plus, en dehors de Ouahabou, que Nonou, petit village situé à 1 kilomètre dans le nord-est ; Koho, dont nous avons parlé ; et Boromo, gros village situé dans l’est sur la route du Mossi.

Dès mon arrivée à Ouahabou et une fois installé chez un des captifs de Karomokho Mouktar, je fis des démarches pour obtenir de lui une entrevue dans laquelle je pourrais lui demander les moyens de continuer ma route vers l’est. Je commençais à perdre tout espoir de le voir, lorsque, quarante-huit heures après mon arrivée, le marabout me fit dire qu’il était disposé à me recevoir.

Je m’empressai de me rendre à son désir et m’acheminai vers sa demeure précédé et suivi de toute la population. Il me reçut devant sa porte et me pria de m’asseoir en face de lui, en attendant l’arrivée de quelques notables qu’il attendait.

Ce saint homme me produisit une fâcheuse impression. Il était vêtu d’un doroké blanc d’une malpropreté excessive, coiffé d’un lambeau de chéchia autour duquel il avait enroulé une bande de cotonnade blanche également très sale. Sur son épaule gauche il portait une loque qui devait être jadis un burnous ; devant lui, couché par terre, son bâton de pèlerin en fer et se terminant par une poignée en cuivre. De la main droite il égrenait son chapelet avec une rapidité extraordinaire et remuait de temps à autre les lèvres, tout en levant furtivement les yeux sur moi. Karamokho Mouktar peut avoir de cinquante-cinq à soixante ans ; l’extrémité de sa barbiche commence à grisonner. Tout en ayant des traits et un regard qui dénotent une intelligence au-dessus de la moyenne chez les noirs, l’ensemble de sa physionomie m’a de suite arraché cette réflexion : « Ce saint homme m’a tout l’air d’être une franche canaille ».

La mosquée de Ouahabou.

A sa gauche et à sa droite étaient accroupis deux petits captifs nus, tenant chacun un pistolet entre les mains, armes peu dangereuses, vu qu’elles étaient non seulement privées de chien, mais encore de la platine.

Dès que tous ses amis furent arrivés, il me souhaita la bienvenue et s’excusa de m’avoir fait attendre un peu, puis il ajouta : « Ne vois en moi qu’un ami ; tu peux compter sur moi pour tout ce dont tu auras besoin. » L’heure de la prière du coucher du soleil (fittiri) s’approchant, il me demanda de vouloir bien revenir le lendemain pour parler de mon départ et du chemin que je désirais prendre.

Au moment où il se levait pour rentrer chez lui, des assistants se précipitèrent sur lui, le soulevèrent en le tenant au-dessous des bras, tandis que d’autres lui baisaient les pieds et lui chaussaient ses sandales.

Karamokho Mouktar passe ici pour un saint qui prie continuellement ; quelquefois c’est plusieurs semaines qu’il fait attendre ceux qui viennent le voir ; rarement on obtient de lui une entrevue avant dix jours d’attente. Il est très aimé, s’occupe peu de politique et ne sévit avec rigueur que contre les voleurs et les buveurs de dolo. Il est impuissant à réprimer n’importe quel désordre, n’étant pas assez énergique, ce qui fait que journellement les Niéniégué de Pa, petite confédération voisine de Bouki, enlèvent et font captifs des gens de Ouahabou. Aussi est-il prudent de ne jamais s’éloigner à quelques centaines de mètres du village sans être armé.