« O Français, qui nous apportes la force, je te salue. J’ai fini de parler. »
Que devais-je faire ? C’était tout simplement une demande suppliante de secours ; je ne me souciais pas de me rendre à la colonne, mais je me décidai quand même à y partir le plus tôt possible.
Je comptais proposer à Samory d’ouvrir des négociations avec Tiéba, contre lequel il était en guerre, et par ce moyen gagner l’amitié de ces deux souverains, dont je devais forcément traverser les États. D’autre part, une marche sur Sikasso me permettait de juger des forces dont disposait Samory et d’en rendre compte au commandant supérieur du Soudan français.
Samory venait de traiter avec nous : il me paraissait difficile de l’abandonner, même moralement. Nous étions, certes, en droit de lui refuser un secours avoué, mais nous ne pouvions lui refuser notre appui moral. Si je réussissais dans mes négociations, le succès de mon voyage était presque assuré, la route vers l’intérieur me serait ouverte. J’informai par lettre le commandant du cercle de Bammako de ce que je venais de décider, et, le soir du 20, je parlais avec deux hommes et Diawé, emportant une tenue de rechange dans une peau de bouc, ce qu’il fallait pour lever et dessiner, une autre peau de bouc de riz, un peu de viande boucanée et du sel ; plus une malle contenant quelques cadeaux et présents.
La nouvelle lune datait déjà de trois jours ; mes hommes ne l’avaient pas encore aperçue, ce qui les inquiétait au point de ne pas vouloir se mettre en route. « Ce n’est pas bon signe, disaient-ils, personne n’a encore miré la lune et le chemin ne sera pas bon pour nous. »
Heureusement que ce soir le croissant leur est apparu ; ils ne se sentaient plus de joie ; tous se sont tournés vers lui, et, comme il est de coutume, se sont frappé le front de la main droite en disant : Allah ! ma toula kendé, kalo koura yé ! Ce qui veut dire : « Dieu m’a laissé bien portant, je vois la nouvelle lune ! »
CHAPITRE II
Départ pour Sikasso, les ruines et les chemins encombrés de cadavres. — Passage du Banifing. — Ruines de Sékana. — Rencontre d’un convoi de ravitaillement. — Le Ménako. — Arrivée sur les bords du Bagoé. — Une lettre de Samory. — Kourala et les Siène-ré ou Sénoufo. — Industrie et mœurs des Siène-ré. — Siège de Natinian. — Arrivée au camp de Samory. — De la façon de voyager des Soudanais. — Portrait de Samory et son entourage. — Musulmans peu scrupuleux. — Familiarité de Samory et de son fils. — Le camp de Samory. — Les palanquements et le blocus. — Garnison des diassa ou palanquements. — Effectifs et personnel non combattant. — Du ravitaillement en vivres, en poudre. — Vente d’esclaves. — Organisation des troupes. — Dénominations et grades. — Des insignes de commandement, des sonneries et des batteries, des pavillons et emblèmes. — Le Mokho missi kou. — Les cris de guerre. — Pourparlers avec Samory. — Sotte vanité de Samory. — Situation des armées belligérantes. — Autographe de Karamokho. — Samory essaye de me garder devant Sikasso. — Sottes réflexions de Karamokho. — Je réussis à quitter le camp. — Route de retour sur Tiola-Saniéna et le passage de la rivière de Tiékorobougou. — Arrivée à Komina. — Sur les bords du Bagoé. — Nous nous emparons par ruse d’une pirogue. — Arrivée sur les bords du Baniégué et entrée à Bénokhobougoula.
Mardi 20 septembre. — Avant de quitter les bords du Baoulé je donnai mes instructions à Mouça Diawara, mon domestique, sur la route qu’il aurait à suivre pour se rendre avec le convoi à Bénokhobougoula, et lui fis adjoindre un sofa comme sauvegarde.