Mon départ eut lieu à quatre heures de l’après-midi. En quittant les bords du Baoulé, on chemine pendant un bon kilomètre dans des terrains inondés, couverts de hautes herbes. Les rives mêmes du fleuve sont peu boisées ; aussi loin que la vue peut s’étendre on découvre à peine un léger rideau de menus arbres.
Jusqu’à la nuit tombante nous avons contourné des terrains inondés. Le terrain ne se relève guère qu’aux abords de Toula, village abandonné. Menacés par une tornade, nous cherchons à nous établir dans le village pour y passer la nuit. Une inspection des ruines nous force à abandonner notre projet. Hélas ! dans chaque case il y a des cadavres, de partout il se dégage une odeur infecte, il y a peut-être une centaine de malheureux qui sont morts de faim dans ce triste lieu. On est absolument écœuré.
Bon gré, mal gré, nous nous remettons en route, nous dirigeant sur le village suivant, qui se nomme Ouré, où nous arrivons à neuf heures du soir. Pendant ce trajet nous avons traversé une jolie petite rivière, bordée d’une belle végétation, dans laquelle il y avait à peu près un mètre d’eau, ainsi que des terrains marécageux dont les eaux rejoignent la rivière précédente.
Ouré était, avant que les troupes de Samory s’en emparent, un très gros village ; ses ruines, que l’on traverse avant d’atteindre le village actuel, sont plus grandes que Bammako.
Il s’y tenait un marché important, dont la place se trouve encore à l’extérieur du village ; elle est abritée par quatre immenses arbres dont je n’ai pu distinguer l’essence, car la nuit était trop sombre.
C’est la première fois depuis mon départ de Ténetou que je vois une aussi belle végétation, les terres de culture paraissent excellentes. Avant d’entrer dans le village nous avons traversé un champ de mil où nous avons failli nous égarer : les tiges avaient 5 mètres de hauteur.
Dans le village, il n’y a qu’une vingtaine d’habitants, dont un dougoukounasigui (délégué de l’almamy) ; on nous offre l’hospitalité dans une case d’entrée, sorte d’antichambre, nommé boulou, qui sert d’écurie, de parc, de corps de garde et de cuisine. C’est à peine si l’on voit clair dans cette case. A la lueur du feu, les noirs qui cohabitent avec moi me paraissent de vrais bandits ; j’ai hâte de quitter ce lieu et ces gens, dont l’aspect est peu rassurant.
Mercredi 21 septembre. — A environ 7 kilomètres dans l’est d’Ouré on atteint le Banifing, grand affluent de droite du Baoulé, qu’il rejoint dans les environs de Tabacoroni.
En arrivant à ses bords, inondés sur une profondeur de quelques centaines de mètres, nous rejoignons un convoi de vivres qui est en train d’effectuer son passage ; il utilise à cet effet deux petites pirogues (de 4 mètres de longueur), qui constituent tous les moyens de passage.
Le lit de la rivière est obstrué par des arbres du genre palétuvier. Sa largeur totale est de 40 mètres environ et sa profondeur atteint en ce moment 4 à 5 mètres. En saison sèche elle est cependant guéable.