Nous avons hâte de quitter cet endroit. Là aussi il y a des squelettes et des cadavres en quantité. Je ne les compte plus. Au début, en quittant Ténetou, les deux premiers jours, j’en ai compté une dizaine, mais il y en avait d’autres à quelque distance du chemin, qui se révélaient par l’odeur.

Par ici, le moindre buisson abrite un cadavre ; sur le chemin même on trouve le squelette blanchi à côté du moribond. C’est affreux. Ceux qui vivent semblent morts debout ; une canne à la main, amaigris par la faim, les yeux n’exprimant ni l’intelligence, ni l’hébètement, n’ayant plus conscience de ce qu’ils font, ils marchent ou se traînent péniblement par les chemins jusqu’à ce qu’ils tombent d’inanition. Quelques-uns mettent leur bonnet à la main pour me saluer, ils n’ont plus la force d’articuler une syllabe, ils ont déjà le rictus de la mort sur les lèvres. Ce qu’il y a de particulièrement pénible pour moi, c’est qu’il m’est impossible de les secourir ; je n’ai que le strict nécessaire de vivres et nous devons nous contenter de quelques centaines de grammes de riz par jour.

Dans la ruine de Toula.

Tous les gens qui reviennent de la colonne sont chassés des villages : les quelques habitants qui y restent craignent d’être encombrés de cadavres. La plupart de ces malheureux se nourrissent de tiges de mil et de maïs. On reconnaît le sentier qui mène à Sikasso aux cadavres dont il est jalonné, et aux rognures de tiges de maïs qui le tapissent. A Ouré les habitants m’ont dit que depuis deux mois ils ne mangeaient que des feuilles et quelques racines.

J’ai remarqué que beaucoup de ces malheureux semblent ne pas connaître l’igname sauvage : nulle part je n’en ai vu déterrer, quoiqu’il y en ait beaucoup dans les endroits humides ; par contre, le fikhongo est recherché avec soin par tous.

Le fikhongo est un tubercule rond, de la forme et un peu du goût du navet, mais plus fade ; on le reconnaît à sa tige, qui consiste en un brin d’herbe très mince, qui n’a que deux feuilles, et qui laisse échapper un suc laiteux quand on le coupe.

Au delà du Banifing, nous traversons encore deux ruines, après lesquelles nous sommes arrêtés par un farako, rivière-torrent dont le lit est obstrué de branchages. Sa largeur est de 20 mètres environ ; le courant, très rapide, a enlevé le pont en branchages qui existait. Il nous faut passer à la nage. Pas d’autre incident que l’écorchement des jambes de ma pauvre mule, qui s’était prise dans des branches et des racines enchevêtrées.

Au delà, nous traversons encore une ruine, puis nous atteignons Farabakourou.

A en juger par ses ruines, ce village devait bien avoir deux à trois cents habitants. Actuellement toutes les maisons en briques sèches sont effondrées, il ne reste qu’une quarantaine d’habitants. Quatre vieilles femmes sont assises à l’entrée du village et vendent des piments et des feuilles de baobab ; c’est tout ce qui reste du florissant marché de jadis.