J’ai eu déjà occasion de parler des convois de vivres, mais je n’ai pas fixé le nombre de porteurs arrivant en moyenne par jour au camp. Pendant l’aller et mon séjour j’ai pu à peu près me rendre compte qu’il arrivait environ 200 foufoutigui par jour, ce qui fait environ 2000 kilos de denrées, qui, si elles étaient réparties équitablement et à raison de 250 grammes par homme (juste ce qu’il faut pour ne pas mourir), permettraient de distribuer 8000 rations par jour. Mais il n’en est pas ainsi, et beaucoup de chefs de l’entourage de l’almamy et certains personnages ne se contentent pas de si peu et puisent à pleines mains, tandis que 5000 malheureux sur les 10000 combattants et non-valeurs meurent littéralement de faim. C’est ce qui explique la grande quantité de cadavres qui jalonnent la route.
Pour vivre, ces malheureux vont par bandes dans les lougans des villages abandonnés, y coupant du fonio, des tiges de maïs, et errent dans la brousse pour y déterrer des fikhongo[22] et des racines. La nuit, ils cherchent à se voler les uns les autres, et malheur à celui qui ne se couche pas sur sa peau de bouc ou son sachet à vivres ! Du sel, l’almamy et les chefs seuls en ont.
Nous venons de voir comment les troupes sont alimentées en vivres ; nous allons maintenant examiner comment elles sont ravitaillées en munitions. Samory reçoit fort peu de poudre fabriquée dans le pays même ; le soufre fait défaut, il vient des comptoirs européens, et la poudre indigène n’est pas autant prisée que celle qui vient d’Europe.
La quantité de poudre consommée est considérable. J’ai calculé que Samory a dû dépenser à peu près 800 captifs par mois pour l’achat de sa poudre. Un simple calcul suffira pour le démontrer.
L’armée de Samory était de 5000 hommes devant Sikasso ; en admettant que chaque homme ne tire que 5 coups de fusil par semaine, ce qui n’est pas énorme et bien au-dessous de la vérité, nous arrivons à 25000 coups de fusil par semaine à 0 gr. 040 la charge, total 1000 kilogrammes par semaine ; et, pendant 18 mois, 72000 kilogrammes de poudre.
Le prix d’un esclave à la colonne était d’environ 4 à 6 kilogrammes de poudre, suivant le sexe et l’âge ; il y en avait même, et c’était le plus grand nombre, les enfants, qui n’étaient payés que 2 à 3 kilogrammes ; mais nous conservons notre moyenne de 5 kilogrammes pour éviter d’apprécier en trop et de tomber dans l’exagération. Cela nous donne une dépense totale de 14400 esclaves pour la totalité de la campagne ou environ 800 esclaves par mois, vendus pour de la poudre.
Pour l’achat des chevaux, c’est encore pis : le plus bas prix d’un cheval à Ouolosébougou ou ailleurs est de 8 esclaves, et le plus élevé, de 24 ; prenons seulement comme prix moyen 10 esclaves et nous atteindrons de suite des chiffres qu’il est écœurant de transcrire, surtout quand on pense que pour entretenir un effectif moyen de 150 chevaux pendant près de deux ans il faut les renouveler quatre fois.
Intérieur du camp de l’almamy Samory.
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