Mokho missi kou.

Dans la soirée j’ai eu la visite de Karamokho, accompagné d’un kokisi ; je lui ai parlé longuement de la triste situation que son père s’est créée en commençant cette guerre contre Tiéba, de la famine qui désolait les régions que je venais de traverser, des cultures qui restent en friche, du dépeuplement de son pays, des cadavres qui jalonnent la route, du mécontentement général que cause la guerre, et surtout du tort qu’elle fait à nos traitants de Médine et aux marchands en général. Enfin je lui ai parlé de l’éloignement de sa base d’opérations, de la périlleuse situation de son unique ligne de ravitaillement, de ses troupes fatiguées, de ses chevaux hors de service et du peu de progrès qu’il a fait vers Sikasso, depuis six mois qu’il est là, puisqu’il n’a même pas réussi à s’emparer d’un seul des diassa de Tiéba. J’ai essayé par tous les moyens de lui faire comprendre qu’il avait tout avantage à signer une paix qui ne pouvait qu’être honorable pour lui. Je lui proposais à cet effet d’aller voir Tiéba, et de chercher ainsi à les amener sur un terrain d’entente. Karamokho me dit : « Ce que tu dis est vrai, mais l’almamy ne voudra pas faire la paix ; il m’attend, je vais aller lui dire tout ce que tu m’as dit. »

Une heure après, l’almamy vint dans ma case ; je recommençai mon plaidoyer en faveur de la paix, c’était du temps de perdu.

A tout ce que je venais de lui dire il ne sut me répondre qu’une chose : « J’ai dit, en parlant de Bissandougou, que je rapporterais la tête de Tiéba, et il me la faut. Je resterai ici encore deux, trois ans s’il le faut, mais je veux sa tête. »

Je lui fis remarquer qu’il pourrait devenir dangereux pour lui de prolonger ainsi le siège de ce village, et lui fis comprendre que dans quelques mois la famine sévirait d’une façon très intense, son pays n’ayant presque pas fait de culture cette année. Il en convint et me dit : « Si les Français sont contents de me voir finir la guerre, ils m’enverront les 30 hommes et les canons que j’ai demandés. »

Je lui fis observer qu’il avait grand tort de compter absolument sur ce renfort. « Le colonel commandant supérieur, lui dis-je, n’est pas si content de toi : tu as commencé cette guerre sans nous en parler et maintenant tu demandes brusquement du renfort ; de plus, une lettre de recommandation du colonel que je t’ai adressée est restée cinquante jours sans réponse ; tout ce que tu fais là est loin de prouver ta reconnaissance envers nous. » Après avoir faiblement protesté et nié avoir reçu la lettre du colonel Gallieni, il refusa formellement d’user de moi ou de tout autre comme négociateur de la paix. Il lui faut « la tête de Tiéba ».

Je priai l’almamy de bien réfléchir à tout ce que nous venions de dire ensemble, et puisqu’il ne voulait pas user de moi, je lui demandai à repartir le surlendemain pour continuer ma mission ; il acquiesça à ma demande et me parla de ses bonnes relations avec des chefs dans l’Est : « J’étais sûr d’être partout bien accueilli sur sa recommandation » (!!).

J’ignore jusqu’où va mener la sotte vanité de ce souverain despote. Voici en résumé la situation des deux belligérants.

Sikasso, comme on l’a vu, n’est bloqué sérieusement qu’à l’ouest, et les diassa extrêmes d’Alpha, de Baffa et de Liganfali ne sont qu’une faible menace vers le nord et le sud ; la plupart du temps, même, ces deux diassa sont coupés de leurs communications avec les autres diassa[25] par les troupes de Tiéba ; ce cas s’est présenté deux fois pendant mon séjour au camp.