Sikasso[26] est à la porte du pays de Tiéba, et n’offre aucune difficulté pour le ravitaillement ; ses communications sont libres avec presque tout son pays, et du jour où il plaira à Tiéba de s’en aller avec tout son monde, Samory ne pourra l’en empêcher ; il ne le saura même pas de suite.

Les troupes de Samory sont du reste incapables d’enlever un diassa à Tiéba. Les assiégés sont si peu inquiets qu’ils se livrent à leurs cultures. Les garnisons des diassa de Samory n’osent placer que deux ou trois sentinelles doubles chacun, et à moins de 200 mètres en avant de leur front. Les hommes de Tiéba les enlèvent très souvent, ainsi que les chevaux qui sont en pâture autour des diassa. Somme toute, Tiéba est maître chez lui dans un rayon de 1500 à 1600 mètres vers l’ouest, et tout l’est n’est pas menacé. Il ne manque pas de vivres, dit-on, ses États sont plus peuplés que ceux de Samory, et il peut encore faire venir des denrées des pays de l’intérieur avec lesquels il a conservé de bonnes relations.

Le pays de Samory est pauvre, absolument depeuplé et épuisé ; si le siège se prolonge jusqu’en mars ou avril, tous les vivres auront disparu, car cette année on n’a presque pas fait de cultures. D’autre part, la ligne de ravitaillement est pillée journellement par les Bambara du nord et les gens de Dioma. Les Bilakoro de Natinian ne sont pas de force à surveiller une route de plus de 200 kilomètres de longueur.

Le Ganadougou et la région de Kourala ne sont pas absolument soumis : au moindre revers, ces gens-là se tourneront contre Samory. Tengréla et les villages du Bagoé, de Fala à Papara, peuvent en un jour se porter vers Bénokhobougoula et couper la ligne de ravitaillement, qui passe dans le Sibirila pour atteindre la ligne principale au Bagoé.

En outre, je crois ses troupes moins bonnes que celles de Tiéba, qui le harcèle tous les jours et cherche à lui enlever ses diassa. — L’almamy doit le savoir, car il n’a jamais rien tenté de ce genre-là, et si ce n’était la terreur qu’il inspire, ses guerriers ne tiendraient pas, mais il coupe si souvent des têtes qu’on n’ose désobéir. A ce propos, Kali m’a conté que, lorsque l’almamy a appris que nous n’étions qu’une poignée d’hommes à l’affaire du marigot de Kokoro, il a fait couper la tête aux huit chefs dont les troupes avaient pris la fuite les premiers.

Jamais il n’osera donner l’assaut au village, et il en est à 2 kilomètres au bout de six mois de lutte.

Sur quoi compte-t-il ? sur des défections probablement, ou sur des alliés imprévus ? je l’ignore.

Admettons que Tiéba se retire dans quelques mois, l’almamy fera son entrée dans une ruine, car son adversaire aura emmené tout son monde à l’intérieur ; il lui faudra donc imaginer une guerre plus profitable comme compensation pour ses chefs et ses guerriers. Ces derniers ont perdu leurs chevaux et échangé successivement leurs captifs contre des vivres que les marchands vendent un prix fabuleux aux affamés de la colonne. Où portera-t-il la ruine ? vers le nord ou vers Tengréla ? il n’en sait peut-être rien lui-même, mais il sait qu’il lui faudra se procurer à tout prix des chevaux et des captifs.

Jeudi 29. — Karamokho a été plein de prévenances pour moi aujourd’hui ; je suppose qu’il a quelque chose à me demander ; dans la journée, il est venu me chercher pour me faire voir qu’il sait écrire son nom en français.

Je lui griffonne quelques mots en arabe qu’il va porter à son père. Samory me demande s’il y a des Français qui savent bien lire le Coran : quand il apprend que nous avons de très forts arabisants qui ont traduit des livres et des documents ayant trait aux pays des noirs, il m’exprime son étonnement ; je profite de cela pour lui parler de l’ancien empire de Mali, mais il est très ignorant de l’histoire et de la géographie de son pays ; il connaît cependant Mansa Sliman, puisqu’il m’a cité les actes principaux de son règne. Plus tard, il m’a parlé de la canonnière partie pour Tombouctou. Je me suis aperçu qu’il ne savait pas que le Niger coulait de Bourroum vers Say, le Noufi et la mer ; il croyait qu’il allait à la Mecque !