Bref, jamais l’almamy ni Karamokho n’ont encore été si aimables qu’aujourd’hui ; vers dix heures du soir Karamokho vient pour me parler : comme je dormais, Diawé le renvoie.
Vendredi 30. — Dès le petit jour Karamokho vient dans mon gourbi pour me dire que son père ne veut pas me laisser partir : « Les chemins ne sont pas bons, mon père veut que tu attendes ici que Sikasso se soit rendu, il prendra ensuite quelques villages sur ta route et enverra beaucoup de captifs à l’almamy de Kong, qui te laissera passer. »
Je lui fis observer que ma place n’était pas dans le camp de l’almamy, que j’étais chargé d’une mission qu’il me tardait de remplir dans les plus brefs délais ; que mon convoi était sans chef à Bénokhobougoula, que ma présence y était nécessaire et qu’il ne fallait pas songer à me retenir ici plus longtemps. Son père vient quelques instants après, et essaye de me retenir par des arguments sans valeur. « Avant que cette lune soit finie (quinze jours), Sikasso sera pris. Je vais recevoir des renforts, et, du reste, les hommes de Tiéba meurent de faim dans le village.... Tiens, me dit-il, voilà justement un déserteur qui est arrivé cette nuit, interroge-le toi-même, tu verras que c’est la fin, tous les hommes de Tiéba désertent. »
« Si tu es si sûr de ton affaire, il est inutile de nous demander des troupes de renfort et de te faire construire cinq cases en pisé, lui dis-je ; je ne crois pas du tout à la fin prochaine de cette guerre. Quant à la famine qui règne dans le camp de ton ennemi, tu as pu t’en rendre compte ce matin par le bras du Sénoufo que le garanké de Liganfali t’a apporté. » En effet, quelques instants auparavant, cet homme avait apporté un bras ; la section était faite au gras du bras, et les chairs étaient entourées d’un épais bourrelet de graisse qui était loin d’indiquer le manque de nourriture.
Je n’ai pas voulu faire l’affront à Samory de lui dire que je connaissais son déserteur et que c’était un homme de Tiérou, près de Ténetou, qu’il venait de me présenter avec tant d’impudence. Je voulais à tout prix éviter de le froisser et lui renouvelai mon désir de partir dans la journée comme il en avait été convenu.
« Tu attendras bien huit jours ici, car le chef du Pourou (sic) doit venir me voir et il t’emmènera jusqu’à Kong. » Comme je n’avais jamais entendu parler de ces pays, je demandai quelques explications, et l’almamy me montra l’est, sans pouvoir me donner de renseignements[27] ni de direction précise.
Je promis à Samory de rester à Bénokhobougoula jusqu’à la nouvelle lune (18 octobre) et d’y attendre le chef du Pourou (?) et le courrier qui m’annoncerait son arrivée et me manderait pour conférer avec lui. Cela ne le satisfit pas, car il chercha à me faire comprendre que, s’il voulait, il m’empêcherait de partir. Karamokho, qui était présent, ajouta : « Oui, si les Français, à mon arrivée à Bordeaux, m’avaient dit : « Tu n’iras pas plus loin », j’aurais bien été forcé de revenir. »
On voit par cette aimable réflexion combien son voyage en France lui a peu profité et comme il nous connaît peu, nous qui lui avons offert une si large hospitalité.
Je lui fis remarquer que mon cas n’était pas le même, que je ne demandais rien à l’almamy, si ce n’est la permission de traverser ses États placés sous notre protectorat ! et posai catégoriquement la question à Samory : « Veux-tu, oui ou non, me laisser traverser ton pays et me faciliter mon voyage ? »
Le but que Samory voulait atteindre en me retenant devant Sikasso ne m’échappa nullement. L’almamy, très fin, pensait que la présence d’un Européen dans son camp aurait pour effet de faire croire à Tiéba que l’avant-garde d’une troupe de soldats français était arrivée, et, pour accréditer cette rumeur, il envoyait des émissaires de tous côtés annonçant l’arrivée de renforts et de canons.