La démarche de cet homme, qui jouit par sa situation comme chef religieux d’une grande considération à Kong, et qui s’était jusqu’à présent tenu sur un terrain de neutralité à mon égard, prouve jusqu’à quel point la population est gagnée à la France. Nous serions bien coupables de ne pas profiter de ce mouvement vers nous, si nous ne continuions à entretenir de bonnes relations avec les gens de Kong, car je les place bien au-dessus des autres peuples que j’ai eu l’occasion de visiter dans mon voyage. Il est de notre devoir et de notre intérêt de conserver leur amitié, qui nous est offerte bien loyalement et dans le seul désir de voir la civilisation et le bien-être pénétrer chez eux.


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Quelques jours avant notre départ, il m’est arrivé une histoire bien plaisante qui n’a pas manqué de nous procurer de l’agrément à Treich et à moi.

On se souvient que, dans le sauf-conduit des gens de Kong on parle d’une femme laissée par moi à Kong. Je dois ici en dire deux mots :

Nion, c’est le nom de cette jeune femme, était marchande de niomi (galettes de farine de mil ou de maïs) sur le marché de Tiong-i. Mes hommes lui en achetaient de temps à autre, et presque tous les matins elle nous envoyait quelques galettes, attention pour laquelle Diawé ou un autre de mes hommes allait lui porter de ma part quelques perles ou un peu d’étoffe.

Un beau jour elle disparut, et mes hommes vinrent me rapporter que son père, qui habitait Fourou, venait de mourir, et que le chef des sofas avait confisqué sans autre forme de procès toute la famille du défunt sous prétexte de se couvrir d’une dette.

Ce procédé barbare n’existe pas généralement pour les gens du pays même, on n’en use qu’à l’égard des étrangers. — Nion était originaire de Ngokho dans le Follona et appartenait à une famille tagoua : c’est ce qui explique pourquoi l’on avait agi avec si peu de scrupules.

Quelques jours après sa disparition de Tiong-i, Nion arriva à Fourou avec une caravane d’esclaves : elle était comprise dans un lot d’esclaves destiné à servir à l’achat d’un cheval.

Je n’avais jamais vu cette pauvre femme, mais comme mes hommes semblaient avoir de l’affection et de la pitié pour elle, j’allai voir le chef de la caravane, décidé à faire ce qui était possible pour qu’on lui rendit la liberté.

Diawé plaida sa cause avec chaleur, me persuada qu’elle serait utile pour préparer la nourriture indigène, blanchir mon linge, et qu’elle rendrait en outre un service signalé à notre convoi, car elle parlait parfaitement le siène-ré.