Rassurée sur ce point, elle retrouva sa gaieté. Elle me soigna admirablement au moindre petit malaise et nous rendit, à mes hommes et à moi, de réels services pendant nos nombreuses étapes.
Arrivé à Kong et craignant de ne pas avoir le temps de finir mon voyage avant le dénouement et de voir la pauvre femme malade en route, je demandai au chef de Kong de garder Nion pendant notre absence. A cet effet je lui donnai des ressources pour pourvoir à ses dépenses pendant environ un an.
Lorsque Treich arriva à Kong, fin décembre 1888, Diawé, qui m’avait devancé, lui présenta l’enfant de Nion, né pendant mon absence, en disant : « Ça il y en a petit Binger ».
Treich, en voyant l’enfant, d’un beau noir d’ébène, renia naturellement pour moi la paternité de cette progéniture, persuadé, sans m’avoir jamais vu, que je devais avoir la peau beaucoup plus claire que celle de l’enfant de Nion.
A mon retour à Kong, Nion vint en pleurant se jeter à mes pieds, me présenta une calebasse avec de l’eau et me lava les mains. Puis elle se mit à boire cette eau sale pour me prouver sa joie de me revoir. Le petit fut choyé par toute mon escorte et je l’embrassai devant tout le monde, comme s’il était réellement mon fils. Je pensais qu’accepter la paternité de ce petit être ne tirait pas à grande conséquence dans ces pays et que, sans inconvénient, je pouvais aux yeux de tous passer pour son père.
Tout allait pour le mieux : on me consultait sur l’époque de la circoncision, je payai l’opérateur et la femme qui traitait l’enfant, en un mot j’acceptai avec plaisir toutes les charges qui incombent en cette circonstance à un papa nègre.
Vint le jour du baptême.
Karamokho-oulé, accompagné d’un instituteur et de quelques notables, vint annoncer qu’on allait baptiser mon fils et me pria de choisir un nom. Je lui demandai de bien vouloir lui servir de parrain, et l’on commença la cérémonie. Après les prières d’usage et tous les vœux de réussite et de prospérité, on distribua des cauries aux malheureux, et les dragées de France furent remplacées par une bonne provision de kolas, suivant l’usage à Kong.
Tout semblait aller pour le mieux, lorsque au cours de la cérémonie il se produisit un incident qui ne laissa pas de m’inquiéter pendant quelques instants. Le perruquier, après avoir, suivant la coutume, rasé la tête de l’enfant, se mit en devoir de m’en faire autant ; je protestai naturellement, trouvant que la charge de père avait quelquefois des inconvénients, lorsque Karamokho-oulé, de son ton calme, donna l’ordre au perruquier de raser la tête à un des spectateurs. Comme il fut dit, il fut fait. C’est ainsi que le jeune fils de Nion a, outre son véritable père, qui est inconnu, le père auquel on a rasé la tête, et moi, qui, tout en étant son papa honoraire, passerai toujours pour le vrai. Quoi qu’il en soit, l’enfant s’appellera Karamokho-oulé-Binger.
A Kong il m’aurait été difficile de faire croire le contraire : ces gens-là, n’ayant jamais vu de mulâtres, sont persuadés qu’une femme noire ne peut jamais avoir qu’un enfant noir ou albinos, quand même le père de l’enfant serait blanc ; et inversement, une femme blanche ne peut, d’après eux, n’avoir jamais qu’un enfant blanc, même si son père est noir.