La végétation est très puissante dans cette région : de grosses branches servant de pieux pour les enceintes et clôtures poussent avec autant de facilité qu’une bouture de pourgère dans le Cayor. Dans la case où nous habitons, un jeune homme émonde le petit palanquement qui entoure le fétiche accra. Ce fétiche, très répandu dans l’Agni, se retrouve dans toutes les maisons. C’est généralement un arbuste planté au milieu de la cour, au pied duquel on voit un ou deux vieux chaudrons vides en terre cuite, un autre contenant de l’eau et une quantité d’œufs ou de coquilles d’œufs. Le tout est entouré par un petit palanquement qui sert de protection contre les animaux, poules, chèvres, moutons, etc., car les enfants et les grandes personnes se gardent bien d’y toucher. J’ai demandé souvent quelle était la vertu de ce fétiche sans jamais rien apprendre. Cadia, un Agni de Krinjabo, interprète de Treich, se contentait de me répondre... que c’est une coutume du pays et qu’il n’en savait pas plus long.
Nous avons été bien accueillis à Iaoukrou. C’est la première fois que nous réussissons à nous procurer du vin de palme depuis notre départ du Bondoukou, ce qui est très agréable, car l’eau est mauvaise dans toute la région.
Lundi 18 février. — Un quart d’heure après avoir quitté Iaoukrou, nous atteignons un petit village nommé Tobiéso. Une marche fatigante à travers la forêt nous mène à Babraso, où nous goûtons un bon repos de vingt minutes, avant de repartir pour Pirikrou, où nous devons faire étape.
Les étapes sont pénibles. Quelques sections du chemin sont cependant relativement bien débroussaillées, mais une partie située entre deux chemins de culture est excessivement difficile ; le sentier fait des méandres à n’en plus finir et toutes les dix minutes on est forcé de franchir des troncs d’arbres qui sont en travers de la route, déracinés par les ouragans en hivernage ou tombés de vétusté. A Babraso, assis sous un hangar, le chef de village se livre à des démonstrations d’amitié ; il veut nous garder, nous offrir l’hospitalité. On est presque tenté d’accepter, mais la raison reprend vite le dessus : un jour perdu peut en entraîner d’autres, on en perd déjà assez mal à propos, et bon gré mal gré on se met en route, satisfait, en arrivant à l’étape, de voir qu’on s’est rapproché d’une journée de marche de la mer.
En quittant Babraso, nous traversons de splendides plantations de kolas. Ces arbres sont plantés en quinconces alternant avec des palmiers à huile.
Cette variété de sterculia produit le kola blanc et le kola rose. Le tronc ressemble un peu comme écorce à notre hêtre ; et la feuille, au ficus ; mais ce qui m’a frappé, c’est qu’à 1 mètre de terre tous les troncs se bifurquent. Les branches ne sont pas émondées quand elles sont jeunes, de sorte que dès que l’arbre commence à prendre de la vigueur les indigènes sont forcés d’étayer les branches pour les empêcher de se briser.
J’ai vraiment éprouvé un sensible plaisir en voyant le nègre se livrer à une culture dont le rendement n’est pas immédiat. Hélas ! partout où je suis passé, j’ai trouvé les noirs si indolents, si peu prévoyants ! C’est à peine s’ils plantent de temps à autre un bombax sur la place du marché ; ils n’ont pas encore eu l’idée de multiplier l’arbre à cé et le néré, qui sont cependant d’un bon rapport, même dans les pays d’origine. Les quatre indigènes qui me restaient et auxquels je faisais remarquer que les Gan-ne étaient plus prévoyants qu’eux, se promirent bien de les imiter en rentrant, et de planter des cé et des néré. Ceux de Treich rapportaient même des graines de quelques arbres de la zone Kong, tellement ils étaient pleins de zèle. Ils n’en feront rien, je les connais : un tam-tam dans leur village leur aura tout fait oublier. Le noir est enfant, il le restera encore longtemps.
Dans l’état actuel de la société noire, où l’organisation du pays, la forme du gouvernement, la fortune sont si peu stables, il est bien difficile de porter un jugement absolument partial sur le degré d’intelligence ou de perfectibilité intellectuelle du Soudanais.
Des causes diverses mettent les noirs dans une situation d’infériorité souvent si accusée, qu’on est forcé, dans bien des cas, de les excuser. Il y a cependant des caractères généraux qui les dépeignent assez bien.
Ainsi, comme dispositions arithmétiques, ils nous sont toujours inférieurs. Ils ne peuvent embrasser d’un seul coup d’œil que des chiffres très restreints ; au-dessus de cinq, ils se trompent souvent, s’ils n’ont pas soin de ranger les objets comptés d’un même côté. Ce défaut de coup d’œil les prédispose à l’exagération : au-dessus de cinq ou dix, ils traduisent les nombres par : A ka sia, « Il y en a beaucoup » ; quand c’est de centaines qu’il s’agit, ils disent : A nté ban, « A n’en plus finir ».