Souvent le noir ne se rend pas compte de ce que c’est que le devoir : pour lui, quand on est libre, on doit pouvoir facilement se dégager d’une tâche tracée à l’avance. Combien de fois ne me suis-je pas entendu traiter de fou, d’insensé, tout simplement parce que, sans être surveillé, étant libre de mes actes, je m’astreignais par devoir à une besogne topographique qui, par son aridité, me mettait quelquefois hors de moi.
En route pour Attakrou.
Ce qui manque aussi souvent au noir, c’est l’amour de la patrie.
La patrie, a fortiori le drapeau, n’existe pas pour lui ; on cite trop souvent l’exemple de noirs qui, au lieu de se rendre, eux et la place dans laquelle ils étaient assiégés, préféraient se suicider. Ce n’est pas par le même sentiment que nous qu’ils agissent ainsi : derrière cet acte d’héroïsme se cache le plus souvent le simple désir d’échapper au supplice qui leur serait réservé.
Mais si le noir ne sert pas son pays, on ne peut pas lui reprocher de ne pas servir une idée, et surtout un homme. Quand il a su lui inspirer la confiance, un chef peut attendre de son subordonné tout ce qu’il obtiendrait d’un être européen bien policé et civilisé. Nous en avons eu des exemples frappants dans nos compagnies de tirailleurs, et moi-même je puis affirmer que mes noirs m’ont servi avec abnégation, dévouement, sans arrière-pensée d’intérêt ou de lucre.
Ont-ils réellement du courage ? Je le crois par moments, et pourtant je ne puis l’affirmer. Quand ils se lancent dans une mêlée à tête perdue, quand ils se jettent dans une rivière infestée de caïmans, est-ce un courage spontané ou réfléchi ? Pour moi, c’est l’un et l’autre, mais amoindri par le fait que ces gens-là se croient indemnes ou invulnérables, soit par les prédictions d’un kéniélala ou le port d’une amulette.
A côté d’actes tout à fait louables, car ces gens-là — je parle de mes serviteurs ou de tirailleurs, tous gens connus — ont de beaux faits à leur actif, on en voit qui sont remarquablement lâches ; il y en a dont le père a été, non pas tué à l’ennemi, mais exécuté, et qui servent le meurtrier de leur père.
Quelle incohérence dans l’étude de gens aussi bizarrement doués, dont les facultés ont été tronquées par les superstitions, les croyances et une morale qui n’est pas la nôtre, et combien il est difficile, même pour ceux qui, comme moi, ont longtemps vécu parmi eux, de discerner la vérité !
L’enfant, par suite des travaux multiples et fatigants auxquels la mère est forcée de se livrer, est bien en retard sur celui des pays civilisés. Porté sur le dos jusqu’à l’âge de deux à trois ans, époque à laquelle il est sevré, le bébé ne peut rien apprendre, la mère ne lui causant jamais, de sorte qu’il ne commence réellement à parler qu’à trois ans et demi ou quatre ans. A partir de cette époque, son intelligence se développe avec une rapidité surprenante : il a une mémoire extraordinaire et il est capable d’apprendre tout ce qu’on lui enseigne ; il est aussi bien doué que les enfants européens de son âge. Malheureusement, aussitôt qu’il atteint l’âge de la puberté, tout développement intellectuel cesse.