Cet arrêt complet se produit presque brutalement : non seulement son intellect reste stationnaire, mais je dirai qu’il diminue ; la mémoire s’en va ; d’éveillé et d’intelligent qu’il était, il devient sot, méfiant, vaniteux, menteur ; dans cette période, qui quelquefois dure deux ou trois ans, il n’est assimilable qu’à un être tout à fait inférieur. A cet arrêt intellectuel doit correspondre, dans ces régions, la soudure de la boîte cervicale : le développement du crâne s’arrête et empêche le cerveau de se dilater davantage.
Il n’est pas rare de trouver des adultes doués d’une façon exceptionnelle ; on rencontre aussi parmi eux des gens moins bien doués, mais qui ont le bon esprit de s’en rendre compte, ce qui prouve qu’ils sont intelligents.
Malheureusement, ces deux catégories d’adultes sont noyées dans une troisième, composée de gens à intelligence ordinaire, au-dessous de la moyenne, mais qui ont la sotte prétention de se croire des êtres supérieurs.
C’est dans cette catégorie d’individus que l’on trouve les tribuns, les demi-savants : ce sont des gens qui croient savoir ; ils sont prétentieux, fats, difficiles à manier, et il est dangereux de se trouver aux prises avec eux. Quand on a le malheur de tomber sur un individu de ce genre comme interprète ou intermédiaire pour régler quelques affaires graves, on a de la peine à s’en tirer avantageusement.
Dans les conversations de longue haleine, ils perdent le fil de la discussion, ne se souviennent plus du but à atteindre ; au lieu de vous rendre service, ils vous causent préjudice.
Quand ils mentent, ils le font grossièrement, maladroitement, et répondent toujours évasivement aux questions qu’on leur pose ; ils ont tout un vocabulaire de locutions et d’exclamations à l’aide desquelles ils se tirent d’affaire sans se compromettre.
Quelle différence avec le brave vieillard, chez lequel, en général, on trouve l’intelligence, la sagesse et la logique réunies ! Les anciens à barbe blanche sont de véritables patriarches, honnêtes, sérieux, calmes, ouverts ; il est possible de causer avec eux et de leur faire comprendre les choses les plus difficiles. Ce sont des gens sensés, dont le jugement sain m’a toujours frappé.
On peut, il est vrai, les accuser d’esprit d’imprévoyance dans maints cas, mais ils sont excusables : cela tient aux défauts de leur organisation sociale, au peu de sécurité qu’offre leur gouvernement et aux vicissitudes des guerres qui désolent ces pays.
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Depuis mon départ d’Aouabou je souffrais cruellement d’une grosseur dans l’aine droite ; je me demandais si c’était une hernie ou une adénite. Les gens, me voyant souffrir ainsi et me traîner péniblement par les chemins en m’appuyant sur un bâton, ne manquaient pas de me demander ce qui causait mon infirmité. Je dus, bon gré mal gré, faire voir cette grosseur aux bonnes femmes de Pirikrou, qui, après avoir palpé le mal, s’en allèrent par la forêt chercher des médicaments. Dans la soirée, une femme médecin, accompagnée d’une jeune femme, vint dans ma case, et, après avoir mâché chacune une ou deux variétés de feuilles et d’herbes, elles me crachèrent la préparation sur le mal. Ce remède m’ayant permis de dormir sans fièvre, je faisais ramasser des herbes par mes hommes, qui, tous les jours, en arrivant à l’étape, me soignaient de cette façon. J’aurais enduré cette horrible souffrance plus volontiers si elle ne m’avait privé de rôder aux abords des villages ; malheureusement je dus me borner à lever la route suivie et limiter mes excursions à 50 mètres du village, le repos m’étant indispensable pour achever ma guérison et me permettre de repartir le lendemain.