Les ananas existent à l’état spontané en si grande quantité dans les forêts, qu’on pourrait se les procurer, rendus à Grand-Bassam, à 25 centimes pièce, au grand maximum.
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Après avoir pris quelque repos et procédé à une toilette sommaire, Treich et moi, nous allâmes faire visite à Bénié. Sur une petite place devant son habitation, au pied d’une sorte de ficus, il nous attendait assis sur une chaise. A côté de lui, un jeune homme le garantissait du soleil avec un parasol. Bénié a environ une quarantaine d’années. Sa figure inspire plutôt la sympathie que la défiance. Il parle peu, d’une façon bien calme et tout à fait digne. A notre arrivée, ses musiciens, au nombre de cinq, nous saluent d’une aubade qui avait l’air d’être prisée par tout le monde, sauf par nous. Cette musique se composait de deux tam-tams, une clochette, une trompe en ivoire et un clairon en cuivre rouge de fabrication européenne. Pendant que la musique nous écorchait les oreilles, quatre jeunes gens munis de queues d’éléphant (emblème royal) éventaient le seigneur d’Attakrou et lui chassaient les mouches.
Bénié nous souhaita la bienvenue en termes fort courtois et offrit à notre escorte cinq litres de gin, que s’administrèrent les gens de Treich, les miens, quoique fétichistes, ne voulant pas boire d’eau-de-vie.
Dans l’Anno et l’Indénié, où nous venons d’entrer, les villages sont construits à peu près de la même façon. Attakrou ne se distingue des villages de l’Anno que par sa population plus nombreuse, 700 à 800 habitants, tandis que la moyenne des autres varie entre 100 et 300.
Bords du Comoë à Attakrou.
Sa situation sur le Comoë comme terminus[51] de la navigation fluviale, à proximité des chemins du Baoulé, du Morénou, de l’Anno, du Barabo et de l’Abron, y a attiré quantité de marchands Zemma (Apolloniens) qui viennent s’y fixer avec des produits de nos factoreries d’Assinie, de Grand-Bassam et de la colonie anglaise de Dioua (Cape-Coast). Ces Apolloniens, qui sont très remuants et marchands par excellence, aussi intelligents que les Mandé et les Haoussa, ont installé, par les rues et dans les cours des habitations, des boutiques volantes avec étalage où dominent surtout les fusils à pierre, dits boucaniers mâles et femelles, des barils de poudre, des caisses de gin, du sel en paniers, fabriqué par les riverains du littoral, quelques étoffes à très bon marché, des perles en rocaille, et quantité d’autres objets, tels que cadenas, colliers de corail, couteaux, sabres d’abatis, etc.
Le mouvement commercial, tant par le Comoë que par la voie de terre, semble assez développé, et pendant notre route de Groûmania à Attakrou nous avons rencontré presque tous les jours quelques charges de produits européens. Malheureusement mon état de santé ne m’a pas permis de noter les charges aussi soigneusement que je l’ai fait pour Kong. Ce calcul n’aurait, du reste, offert qu’un tableau bien médiocre de l’importance commerciale, les marchandises bifurquant surtout à leur arrivée à Attakrou ; en effet, de là, les Mandé du Barabo et du Bondoukou quittent la route de l’Anno, passent à Eléso en amont d’Attakrou et de là remontent au nord par la vallée du Bâ.
Vendredi 1er mars. — Encore deux visites à Bénié, visites de remerciements et visites intéressées ; il s’agissait en effet de le décider à nous procurer des pirogues et des pagayeurs et d’obtenir de lui qu’ils nous conduisissent le plus loin possible. On croirait que c’est tout simple, car les pirogues ne font pas défaut, il y en a plus que nous n’en avons besoin ; malheureusement l’autorité de Bénié est méconnue à deux jours de marche d’ici, et il craint qu’il n’arrive des désagréments à ses piroguiers. Dans toute cette région il existe en effet une bien drôle de coutume : c’est celle de rendre solidaires les uns des autres les gens d’un même village quant aux dettes. Ainsi, parce qu’un homme d’Attakrou devait une certaine somme à un citoyen d’Aniasué, aucun des autres habitants ne pouvait s’y aventurer sans craindre d’avoir ses pirogues confisquées ou d’être retenu en otage jusqu’à extinction de la dette ; bon gré mal gré il fallait en passer par là, trop heureux encore de ne pas se voir refuser leur concours. Les pirogues ne nous sont promises que pour après-demain.